Strike a pose. Il est là qui nous accueille, nu frontalement, ayant pris la pose. Muet comme il se doit. Le visage recouvert d’un masque qu’il retirera bientôt. Les poses se succèdent, de moins en moins académiques cependant que David Guetta en fond sonore chante « In love with my self ». Pourtant point de narcissisme ou d’exhibitionnisme ici. C’est un peu plus complexe que ça. Nathan est un modèle. Un métier, un vrai, commencé un peu par hasard à Berlin. Et c’est ce chemin là qu’il raconte, augmenté d’autres témoignages de modèles masculins. Après des considérations techniques, comment répondre aux demandes des peintres, comment réussir à garder la pause (deux heures), comment contrôler la douleur qui advient naturellement, quelque chose sourd de plus personnel, de plus intime et de plus âpre. Une blessure. Tenir n’est pas ici qu’une question d’immobilité, c’est aussi s’interroger sur les conséquences de ce métier qui le réifie. C’est la violence au final du regard que l’on porte sur ce corps, déconstruit, déréalisé, objectivé en somme et qui ne vous appartient plus vraiment alors même qu’en posant Nathan « trouve ses contours » avec pourtant ce sentiment pugnace qu’en dehors des séances de poses il n’est plus rien. Il n’a pas de talent, il le dit, mais tout son corps est un visage, là est sa force. Et sa perte. Qu’il rejoue une séance à Berlin avec un professeur de dessin tyrannique qui ne voit en lui qu’un objet anatomique corvéable à merci, ou cette rencontre avec un peintre italien pour lequel il accepte exceptionnellement de sortir de l’atelier, d’être St Sébastien martyr, avec ce résultat troublant, cette impression que si c’est bien lui sur cette toile, véritablement mis à nu, on le dépossède de sa vérité. Et devant ses protestations de lui répondre qu’il n’est que la projection sinon le fantasme d’un peintre. Pas pour rien que dans cette dernière séquence la casting de Björn Andrésen par Visconti lui-même pour Mort à Venise est projeté (extrait du documentaire de Kristina Lindström et Kristian Petri The Most Beautiful Boy in the World.) Il s’agit bien de cette même prédation qui, vous idéalisant, obère toute réalité, toute personnalité. La douleur de Nathan est bien dans cette perte, de cette projection et le refus, ne vous appartenant de fait plus, de n’être que ça, un corps qu’on idéalise et qui ne vous ressemble pas.

La sellette, dans le vocable des beaux-arts, c’est ce sur quoi pose le modèle, estrade, colonne ou chaise. Etymologiquement « être sur la sellette », c’est être soumis au jugement d’autrui. Nathan joue ainsi habilement sur la sémantique pour définir le malaise qu’il ressent et ce contre quoi il se bat. Il faut savoir, quand se termine la séance de pose, « se déshabiller de sa nudité » dit-il joliment. Création sensible, s’égarant parfois à trop vouloir dire, son urgence à dire, un peu foutraque aussi (ce qui n’est pas un défaut en ce cas) et qui mériterait sans doute d’être d’avantage maîtrisée parce qu’elle contient de belles idées et propositions pour une réflexion des plus pertinente. Mais qu’importe, la sincérité écorchée de Martin Nadal l’emporte qui sait capter le public, interpellé d’emblée : « qu’êtes-vous venu voir ici ?». Pas dupe, non, de notre voyeurisme plus ou moins conscient ou de notre gène possible devant cette exhibition crâne qui n’en est absolument pas une. Mais ce qui est beau et fort, au fil de ce récit, de cette parole à vif, c’est que cette nudité, et notre regard sur elle et davantage encore sur ce corps, s’évanouit. Ce que l’ont fini par voir c’est comment Nathan se réapproprie son image et que ce corps exposé crûment est plus qu’un visage mais l’expression d’une vraie et forte personnalité, celle de Martin Nadal.

Le garçon le plus triste du monde de et avec Martin Nadal

Collaboration artistique : Clarisse Fougera, Samuel Petit, Zoé Guillemaud

Création sonore : Marjorie Barré, Guillaume Verdegay

Regard chorégraphique : Élise Roy

Regard sur l’écriture : Julia Malye

Création lumière : Benjamin Bouvier

Masque : Lydia Sevette

Photo : © BerlinBlick-Martin (1 & 3), Chema Cherqaoui (2)

Jusqu’au 19 mai

Les lundis et mardis à 21h

Théâtre du Chariot

77 rue de Montreuil

75011 Paris

Réservation : www.theatreduchariot.fr

Le 24 mai à 16h

Théâtre les 3T

14 rue Saint-Just

93210 La Plaine Saint-Denis

Réservation : www.les3T.com