« L’apocalypse joyeuse », où la fin de l’empire austro hongrois et la montée résistible du nazisme à laquelle le peuple allemand dans son ensemble ne s’est pas opposé, une inertie mortifère qui signe les catastrophes, l’effondrement d’une conscience collective, cette oxymore c’est l’auteur Hermann Broch, autrichien et viennois, qui l’a inventée. Le récit de la servante Zerline, chapitre cinq de son livre Les irresponsables (1950) c’est bien ça, participe d’une apocalypse joyeuse, cruelle ironie où le rire se crispe en un rictus glacial. C’est un récit sans état d’âme d’une volonté de revanche sociale, d’émancipation d’une condition ancillaire , d’ une amoralité innocente, lucide et rageuse, qui préfigure et annonce le destin d’un peuple assassin. Zerline sait que le monde est mauvais, qu’elle est mauvaise, elle aussi, d’avoir été maltraitée, humiliée. Mauvaise mais digne. Digne et sans culpabilité aucune dans cette volonté de destruction d’un ordre social au risque de la perte. Elle est « (…) de cette race inférieure de toute éternité » comme l’écrivait Rimbaud. Un déterminisme abhoré. Evoluant dans un monde qu’elle hait, petite bourgeoisie mesquine et hypocrite, Zerline, campagnarde qui fut placée, une entrée en service qui oblige au renoncement, n’a qu’une arme, le désir qu’elle suscite envers son patron et le sexe qu’elle retourne contre son amant, également celui de sa patronne, la baronne de W. Le sexe est pour elle une aliénation volontaire et consentie contre laquelle elle se bat néanmoins avec pour seule et toujours ambition de sortir de sa condition. Dans cette chambre, à cet homme, monsieur A. à qui elle se confie sans pudeur, elle assume l’échec (provisoire) de cette conquête.

Bernard Sobel, fidèle à lui-même, met en scène ce récit avec une froide et juste radicalité. Rien, absolument, qui ne fasse obstacle au texte d’Hermann Broch. Une scénographie réduite au strict minimum, un fauteuil, un tapis, un chariot sur lequel reposent quelques projecteurs – simple rappel de la théâtralité de cette affaire – pour libérer le récit de toute contingence parasite. La parole bientôt devient un espace en soi qui finit lentement, tel un mascaret irrépressible, par absorber le plateau et les spectateurs. Par la grâce de Julie Brochen, dirigée au plus près et si finement, qui de jardin à cour, dévide l’écheveau de ce récit avec maestria. Par elle nous sommes vite captif de cette parole cinglante où la rage d’abord sourde finit par exploser et se terminer par des larmes lourdes de colère enfin libérées. Julie Brochen est tout entière dans cette parole, ce débord d’une vie d’abnégation contrainte se disputant au refus de sa condition. Ce qu’elle offre à Zerline, et c’est formidable d’intelligence, ce n’est pas de la compassion, pas même un rachat, mais une rude et sèche humanité qui ne s’excuse pas d’être ce qu’elle est. Une lucidité râpeuse que dévoie une ambition désinhibée. C’est toute la force et la grandeur de cette interprétation et de cette mise en scène, combien nuancées, de ne rien céder, ni au personnage ni au texte. Cette part obscure et morbide en chacun, le renoncement, l’ambition qui vous aveugle sur un monde courrant à sa perte, qui mène aux catastrophes. Il serait injuste de ne pas citer Sylvain Martin, qui quoique quasi muet, est un partenaire à l’écoute et sur lequel s’appuie Julie Brochen qui l’enserre fermement de sa confession, et dont il ne peut, comme les spectateurs, se libérer, pris dans les rets d’un récit comminatoire et sidérant ne lui offrant aucune prise de résistance.

Le récit de la servante Zerline, texte d’Hermann Broch

D’après le cinquième chapitre  de Les irresponsables

Mise en scène de Bernard Sobel

Assistant à la mise en scène : Sylvain Martin

Création lumière : Madeleine de Kerros

Son : Bernard Vallery

Régie générale : Antoine Pelé

photo : © Vincent Arnaud Chappe

Avec : Julie Brochen, Sylvain Martin

Jusqu’au 17 mai 2026

Du jeudi au samedi 21h

Dimanche à 16h

Théâtre de l’Epée de bois

Cartoucherie de Vincennes

Route du Champs de Manœuvre

75012 Paris

Réservations : www.epeedebois.com