La danse sait le poids des mots. Le littéral lui est un littoral où elle accoste sans faire naufrage, manœuvrant sa charge dans un parfait équilibre entre physique et poétique. Le muscle lui offre un cordage pour l’abordage. Il en est ainsi lorsque l’on pénètre dans la salle des Laboratoires d’Aubervilliers (qui n’auront jamais été aussi bien nommés), un premier spectateur tenant fermement une corde, laquelle court jusqu’à la poulie fixée au plafond avant de filer, tendue, verticale, jusqu’à un gros sac à dos suspendu au milieu de la salle où nous nous installons au sol en ordre dispersé. Assister au spectacle de Dagô R. livre in medias res un sens aigu, tout autre, inattendu, à ce verbe que l’on avait jusque-là cantonné à une maladive passivité. Sa proposition, belle et rebelle, revitalise en le musclant le lien du spectateur au spectaculaire, la corde passant de mains en mains dans une accorte solidarité qui s’invente en bon voisinage. Le public porte ici assistance, au lieu de claquer son siège et partir bruyamment, sûr de son bon droit, fier de participer à une nouvelle bataille d’Hernani. Le public se conçoit ici acteur et non plus consommateur, certain de son bon goût. La proposition artistique est à prendre … ou à laisser choir. Elle est véritablement réjouissante par la communauté de destin qu’elle instaure, par la fragilité d’une forme qui vibre des éclats, par nature variables, de chaque nouvelle effectuation. Elle fabrique, de fait, du lien. Son prosaïsme est son éthique.
Alors que les bras se tendent et que les biceps se gonflent sous l’effort, une silhouette se détache de l’obscurité qui cerne le public, se mouvant à la façon d’un reptile, collé au mur. Casquette fichée sur une tignasse qui est une crinière, que dis-je : une jungle, débordant jusqu’à couvrir le visage de son hôte, cet Autre est à la marge de l’assemblée, comme le SDF est à la périphérie, évitée, ignorée, de la société. Il est une figure de l’étrange, sans visage, habituellement répulsive. Il y a un monde entre une représentation et sa réalité, comme il y a un monde entre la littéralité d’un mot et ce qu’il peut porter comme autres sens métaphoriques. C’est ce monde, cet entre-deux, que DECHARGEMENT. who carries ? ouvre et déploie, s’approfondissant et s’élargissant comme un fleuve charriant une polysémie toujours plus vaste, opérant à la manière d’un simulacre magique et ludique, fusionnant démarche artistique et questionnement politique. Dagô R. chorégraphie ce rapprochement des corps séparés (spectateurs / artiste et société / marginalisé) avec justesse et drôlerie, dans une temporalité qui laisse au corpus des idées l’intervalle suffisant pour infiltrer la pensée de chacun. Car, si le titre anglais who carries ? associé au titre français DECHARGEMENT, pourrait se limiter à un sens purement pratique, centré sur lui-même telle la corde, ce nerf étiré du spectacle, cette expression anglaise suggère, par allusion homophonique, une autre compréhension bien plus morale avec le « who cares ? ». Le « qui porte » glissant vers « à qui cela importe-t-il ? ».

Nous en sommes donc là, car cela nous importe tous, de plus en plus mis à contribution : la créature poursuivant sa progression reptilienne, ondulant, s’appuyant sur qui une tête, qui une épaule, profitant encore d’un autre genou, appelant les uns et les autres par leurs prénoms réels ou imaginaires, jusqu’à vider ce sac. Et là encore, vider son sac, ici rempli de tout ce que notre société de consommation produit de plus futile, se charge d’un sens bien politique. Furieusement déchainé, libéré de sa léthargie, le corps se propulse enfin au milieu du public, avançant par les seules saccades de Love is in the air. L’amour est dans l’air, c’est certain, cet amour qui le portera en l’air, à la force renouvelée de nos bras.

DECHARGEMENT. who carries ?, conception, chorégraphie et performance de Dagô R.
Accompagnement artistique : Katerina Andreou et Vânia Vaneau
Accompagnement à la recherche : Anne Kerzerho, Myrto Katsiki et Alix de Morant
Accompagnement technique : Shani Breton, Mathieu Chappey, Manuela Rondeau et Bruno Capodagli
Photos de l’article : @ Dagô R.
Durée : 55 minutes
Le 13 mai 2026 à 19h
Les Laboratoires d’Aubervilliers
41 rue Lécuyer 93300 Aubervilliers
Tél : +33 (0)1 53 56 15 90
https://www.leslaboratoires.org
Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis (RCI93)

