« Levez les yeux de jour et regardez ce qu’on appelle le ciel. Regardez le soleil qui scintille dans le ciel, cela ne tient-il pas d’une formidable magie ? Le fait que cela se répète suffit-il pour enlever au spectacle du ciel où flotte le soleil tous ses contours de magie ? ». C’est par ces mots qu’Étienne Minoungou, comédien, metteur en scène, dramaturge burkinabais, que l’on a surtout envie d’appeler conteur, débute devant un simple micro, dans le jardin du Musée Calvet, où l’on est toujours en condition pour croire en la magie, son spectacle intitulé L’intraitable beauté du monde.
Ce titre n’est pas de lui, mais de l’un de ses auteurs fétiches, Édouard Glissant qui avait adressé avec Patrick Chamoiseau une lettre ouverte poético-politique (parue aux éditions Galaade en 2009) au Président Obama, réfléchissant à l’action possible de ce premier Africain-Américain à accéder à cette fonction, incarnant « la créolisation » du monde, présente dans tous leurs écrits précédents.
C’est donc sur ces prémices qu’Étienne Minoungou entame sous la forme qu’il qualifie de « théâtre de la conversation » une adresse cette fois au simple public avignonnais pour l’encourager avec passion à prendre sa vie en main, à vivre cette magie du monde là où chacun se trouve. L’exhortation est talentueuse, mais ne relève nullement de la conversation, en dépit des quelques tentatives d’interaction avec le public, questionnant les uns, donnant des cartes comme celle d’un jeu de tarot aux autres sur lesquelles sont écrites des citations (sans référence).
Avec la rondeur et la chaleur qui caractérisent son timbre de voix, l’irrésistible sourire qui illumine son visage, et surtout sa verve impressionnante, il nous fait entrer dans sa cour, la cour de son village monde, car nous faisons désormais partie de la famille. La cour où, comme il se doit, la musique se mêle aux palabres. Il est en effet accompagné des formidables multi instrumentistes burkinabais Simon Winsé Conception et de la saxophoniste danoise Katrine Suwalski, qui ne commencent toutefois vraiment à participer qu’à la fin de la première partie.
Admirateur de Glissant comme de Sony Labou Tansi, auxquels il avait consacré à chacun un spectacle (Le tremblement du monde, en 2024 et Sony, l’avertisseur en tête, en 2015), Étienne Minoungou a souhaité les réunir à Avignon, dans L’intraitable beauté du monde, même s’il ne les utilise que de manière successive consacrant au dramaturge congolais la première partie et à l’écrivain martiniquais la seconde. En dépit de leurs différences et notamment stylistiques, on croit percevoir à la fin du spectacle ce qui relie les deux auteurs : le culte de la vie, l’espérance, à travers la résistance à l’oppression afin de réveiller le monde et l’indépassable relation entre les êtres. On sait combien cette philosophie de la Relation fut importante pour Glissant qu’il reliait à l’identité. Au cheminement en rhizome du philosophe, Sony Labou Tansi a préféré toutefois une « dramaturgie subversive » (selon les termes d’une spécialiste des écritures de l’altérité Sylvie Chalaye) la déstructuration du langage, ou la réinvention de la langue, écho sans doute au trauma d’enfance de devoir abandonner le kikongo pour le français pour ses études.
Il n’est pas aisé tout au long du spectacle, à moins de connaître parfaitement les œuvres des deux auteurs, de faire la part entre les citations ou emprunts fait à chacun et les ajouts de leur interprète d’un soir, qui prend parfois presque des allures de prédicateur ou de prêcheur, mêlant ses propres réflexions sur le monde d’aujourd’hui, sa détestation de la mondialisation, à la portée des interventions politiques des deux auteurs. L’identification n’est sans doute pas nécessaire et l’essentiel ailleurs. Accepter de se laisser porter par la mélopée de la flute peule rejointe par le saxo, qui soulignent la beauté du verbe, louer la puissance des poètes, et s’autoriser à « s’ambiancer » avec la gaité de la guitare et de la kora, en battant des mains à l’unisson avec le vent et les oiseaux qui s’agitent toujours à un moment au-dessus des platanes centenaires de ce lieu exceptionnel et repartir heureux avec l’envie, encore, de cultiver le « lyannaj » et refaire le monde, en mieux…

L’intraitable beauté du monde
D’après des textes de Sony Labou Tansi et Édouard Glissant
Conception et mise en scène : Étienne Minoungou
Dramaturgie et regard complice : Aristide Tarnagda
Assistanat à la mise en scène : Léa Marie
Scénographie : Saïd Abitar
Lumière : Rémy Brans
Musique : Simon Winsé
Collaborations dramaturgiques et montage textuel : Julie Peghini et Patrick Janvier pour Sony Labou Tansi ; Felwine Sarr pour Édouard Glissant
Photos : Gaël Maieux
Avec : Étienne Minoungou
Et les musiciens Katrine Suwalski, Simon Winsé Conception
A 18h, jusqu’au 19 juillet
Durée : 2h
Jardin du Musée Calvet
65, rue Joseph Vernet
84000 Avignon
Réservation : 04 90 14 14 14
www.festival-avignon.com

