La Jeune troupe existe depuis 2022 au Théâtre de la Colline et permet à six jeunes interprètes de présenter, dans cette série intitulée Aux singuliers, et sous la direction du metteur en scène Frédéric Fisbach, six textes de jeunes dramaturges, n’ayant sans doute jamais été joués, auteurs et dramaturges devant avoir moins de trente ans. Un appel à textes avait été lancé l’automne dernier, le thème était libre, il fallait simplement qu’il s’agisse d’un monologue d’une heure qui n’ait pas encore été publié. Ces textes ont été mis en scène par Frédéric Fisbach et deux solos sont présentés par soirée, soit quinze représentations ayant lieu au Petit théâtre, tout ceci pouvant être joué dans d’autres théâtres par la suite.

Le premier monologue de cette série de la Jeune troupe s’intitule Le Flix. Il a été écrit par Justin Bouvier-Tissot et est présenté par Swann Nymphar. Une toute jeune étudiante, Louise, prend un bus Flix à Bruxelles pour retourner voir son amoureux, Eden, à Genève. Elle nous raconte pourquoi elle devrait être si heureuse de retourner en Suisse. La scène est vide, juste les lumières l’accompagnent. Nous sommes avec Louise dans le bus, elle nous transmet discrètement cette joie obligée qui devrait normalement et sans aucun doute l’accompagner dans ce long voyage, remboursé à 50% par son chéri. Elle décrit le bus pas très confortable, les passagers, tous plus ou moins fauchés, comme elle, épuisés ou pas forcément aimables. Elle raconte, raconte, la vie de ce bus bien entendu, l’autoroute, et elle y ajoute les échos, les détails de cette histoire avec son amoureux, qui la poussent à ce voyage. Un doute discret sur cette histoire d’amour apparaît, dissimulé sous un humour léger virevoltant sur ces conditions de voyage menant à des retrouvailles express.

L’impression d’être nous aussi dans le bus est évidente, hélas pourrions-nous dire. Nous avons déjà vécu la même chose et avons presque envie de passer un coup de fil à Louise pour lui dire de regarder droit devant elle, pour de vrai, et de descendre pour de bon à la prochaine station-service. Louise est claire et en même temps, sait très bien (se) dissimuler la clarté de ces évènements… Swann Nymphar peut amuser, mais entraîne surtout aux frontières de l’étrange. On ne sait pas si nous sommes face à du vrai ou non. L’évidence se mêle à une multitude de points d’interrogation. Louise parle, parle, nous avons presque mal au dos nous aussi dans ce malheureux Flix. Texte et jeu sont excellents, et la mise en scène de Frédéric Fisbach expose les difficultés des relations à distance, donne un billet de bus aux « oui ou non » des histoires toutes jeunes, fait résonner des petites questions qui peuvent construire les histoires d’amour.

© Abattoir-abattoir, photo Tuong-Vi Nguyen

Après une petite pause de dix minutes débute le second spectacle, Abattoir-abattoir, de Daniel C. J. Lexandra et joué par Gabor Pinter : un gamin raconte son histoire passée face à son père, ramassis de violence qui le maltraite, le bat, l’insulte, l’enferme. Le gamin, comme un médecin-légiste, reprend tous les détails, tous les instants qui ont fait l’homme qu’il est là, face à nous, à l’âme détruite, au corps annihilé. Il nous parle de sa mère qui ne fait rien, pense ne rien pouvoir faire, préfère en voir un gamin annihilé plutôt qu’elle-même ? Des grands-parents adorables, surtout le grand-père, donc danger potentiel pour le père qui les empêche de voir leur petit-fils. Ce gamin devient un adolescent puis un adulte sous nos yeux et raconte, raconte, raconte. Tente de se battre. Sans force. Ce personnage ne se sent pas à la hauteur, victime et coupable.

Le jeu de Gabor Pinter est excellent. Mais le texte n’en finit pas, le rythme reste dense, étouffant, c’est un texte fort, hurlé même et d’une rapidité extrême. Est-ce pour nous faire comprendre la douleur de cet enfant, de cet homme que Frédéric Fisbach a choisi cette méthode ? C’est un peu trop tout de même, et malheureusement un certain ennui s’approche. On est emprisonné par des mots qui sortent, sortent, tombent d’une falaise maudite sur un rythme constant. On tente de ne pas laisser entrer l’ennui face à un tel sujet, à la force évidente. Mais vient un moment où on ne peut plus lutter, on la laisse entrer cette lassitude, elle fait comme chez elle de tout façon, plus moyen de faire autrement. Hurlements, vitesse extrême, sorte de glue épaisse. On va commencer à regarder la peinture rouge sang sécher au sol, pâlir, on se demande si elle ne va pas finir par être dangereuse pour le premier rang, comment la scène sera nettoyée ? Allez savoir. On se reprend, on n’écoutait plus. Cette fois-ci c’est terminé. Non. Pas encore. Ce sujet est extrêmement important certes, mais savoir « tailler » ici ou là pour ne pas abattre le public, lui couper le souffle plutôt que de le ratatiner aurait pu lui laisser toute sa force. 

Le Flix, de Justin Bouvier-Tissot, par Swann Nymphar (de La Jeune troupe)

Abattoir-abattoir, de Daniel C. J. Lexandra, par Gabor Pinter (de La Jeune troupe)

Mises en scène : Frédéric Fisbach

Assistanat à la mise en scène : Florence Thomas

Réalisation lumières : Charlotte Faron

Réalisation sonore : Sylvère Caton

Conseils pour les costumes : Isabelle Flosi

Coordination : Marie Bey

Photos : Tuong-Vi Nguyen

Les 26 et 29 mai 2026 à 20 h

Les 3, 6, 11 juin 2026 à 20 h

Durée 2h35

Autres spectacles Aux singuliers :

Au nom de la mère, de Halima Doumbia, par Tristan Glasel

Tout va bien, de Enzo Séchaud-Vignaud, par Milena Arvois

La Petite-Vie de Pierre-Joseph Dracque, de valentin Gicquea, par Tim Rousseau et Bouche-cousue, de Thibault Galis, par Lola Sorel

La Colline Théâtre national

Petit Théâtre

15, rue Malte-Brun, 75020 Paris

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