Quand l’époque est aveugle, ne voit pas plus loin que le bout de son nez, L’avenir des reflets use magnifiquement de la longue-vue. La poésie de Lazare ouvre une perspective, en lignes brisées, biseautées, affutées, plongeant jusque dans le « cœur instamment dénudé », pour reprendre le titre d’un précédent spectacle de la compagnie Vita Nova, de la Révolution Française. On l’oublie trop souvent, entre réflexion et réfraction, les lois de l’optique agissent comme une invisible dramaturgie de l’Histoire : à la manière d’un rayon lumineux, certaines voix furent immédiatement rejetées, étouffées ou déformées à travers le temps. Salutairement, le théâtre de Lazare change la donne et le point de vue, se fait miroir éminemment politique en ressuscitant notamment Olympe de Gouges et Jean-Paul Marat, l’autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et le journaliste de l’Ami du Peuple. Avec ces deux roues-là, libres et survoltées, Il y a, comme qui dirait, un rééquilibrage idéologique de la charrue révolutionnaire quand la lecture de François Furet domine désormais largement. Sous la plume de Lazare, l’air de notre temps soulève les corps oubliés et leurs projets avortés, leur offrant un regain de désir. Si la Révolution Française a surtout rebattu les cartes du système politique à la faveur de la bourgeoisie, elle n’en était pas moins grosse d’autres ambitions, vite écartées : qu’il s’agisse de réinterroger la répartition des richesses, le principe de la propriété privée, ou bien de viser à une pleine égalité entre homme et femme… Avec subtilité, L’avenir des reflets se fait la chambre d’échos des errements contemporains dans la configuration révolutionnaire et inversement fait entrer en résonnance les événements historiques sur la musique de nos déboires actuels. Parler du prix de l’essence en lieu et place du prix du pain convoque bien autrement le spectateur. Lazare, le poète, fait rimer avec justesse les époques comme les mots.

Sans faire escale nous embarquons sur le radeau d’une Révolution qui se construit théâtralement à vue, qui se montre sous son envers comme les hauts panneaux du décor qui ferment la scène. Emportés par l’énergie vibrionnante qui se déploie au plateau, par les excès jouissifs de la mise en scène, nous vient cette sensation étrange et puissante d’être dans les tribunes populaires de la Révolution, où l’on se bouscule, où l’on se moque, où l’on se serre les coudes. Théâtre de bonnets rouges et sans culottes, les acteurs passent d’un personnage à l’autre (ils sont pléthore) comme on changerait de chemise, sans protocole. La question de l’étiquette, du rôle, est en quelque sorte résolue par la fin des privilèges. Le théâtre atteint métaphoriquement et joyeusement cette labilité sociale utopique sur laquelle notre histoire achoppe. L’avenir des reflets joue et se joue de tous, Marat, Olympe de Gouges, Louis, Marie-Antoinette, Lafayette… pour mieux déjouer les attentes et les attendus. Solidement arrimé à cette aventure théâtrale (car c’en est une aussi, prodigieuse et généreuse) par la magie de sa dramaturgie fantasque et étonnamment pertinente, on est soi-même surpris combien cette histoire nous travaille encore et toujours, combien l’émotion nous soulève et se noue à cet endroit précis et irrésolu : celui de l’injustice. Point nodal d’où semble sourdre l’écriture vive et colorée, bifurquant toujours vers de nouvelles connections, sans jamais s’atermoyer. Et qui est peut-être ce qui fait profondément nation, notre impensé à tous, nous liant irrémédiablement.  

L’avenir des reflets c’est aussi un cabaret au pied agile, où l’on surgit et s’escamote par une chausse-trappe ou le dessous d’une marche, où la révolution se fait aussi en chantant, y compris (qui l’eut cru) sur France Inter. Portées par une troupe impeccable, les figures s’y pressent comme des masques dans un jeu de massacre, et pourtant toujours auréolées d’une tendresse, qui est celle de l’écriture alerte et émue de Lazare (marquante comme cette fin de Robespierre « Sa mâchoire : Un seul cri – qui inscrit – la mémoire »). Écrire, acte profondément solitaire et pourtant adressé à tous, Olympe de Gouges et Marat ne diraient pas le contraire ; écrire, c’est ici, au-delà de l’envie d’embrasser notre crise à bras le corps en fouaillant la psyché nationale, persister et signer par l’artisanat des mots de terre, c’est ne jamais abandonner la croyance, plus puissante qu’une certitude, que l’on peut encore rêver un monde meilleur, et que les mots, à défaut de refaire l’Histoire, peuvent la panser tout en la pensant au présent. Avec cette formule bouleversante de justesse « peut-être que c’est ça écrire, être un immense rien du tout », l’homme de plume serait celui qui ose vivre à l’intersection du zéro et de l’infini. En filigrane, le portrait de l’auteur.

En découvrant cette œuvre prolixe et entêtante, en ressentant ce cœur à l’ouvrage prenant le parti des oubliés et des vaincus, c’est le théâtre d’Armand Gatti, et ce qu’en dit brillamment Olivier Neveux dans le livre qu’il lui a consacré qui nous sembla on ne peut plus juste pour qualifier cette tentative : « L’utopie des morts, ce que leur espérance voulait comme monde, c’est elle qui nous faut faire vivre, c’est à elle qu’il faut donner un présent, d’expression autant que de réalisation ». Et c’est de cela dont nous avons plus que jamais besoin.

L’avenir des reflets, texte et mise en scène Lazare

Avec : Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Denis Lavant, Marion Malenfant, Pierre Thionois, Gabriel Tur

Violoncelle : Myrtille Hetzel, piano : Myrtille Hetzel, Jérôme Billy et Gabriel Tur, batterie : Gabriel Tur, basse : Nicolas Testa

Lumières : Philippe Berthomé

Costumes : Marion Xardel assistée de June Nguyen en stage, avec l’aide de l’atelier costumes de La Colline

Collaboration artistique : Anne Baudoux

Scénographie et accessoires : Marguerite Bordat, assistée de Lucile Guenal en stage

Composition musicale : Myrtille Hetzel, Jérome Billy, Ava Baya, Gabriel Tur

Conseil musical : Myrtille Hetzel et Eddy Kent

Son et collaboration musicale : Nicolas Testa

Assistanat à la mise en scène : Marion Harlez Citti

Fabrication du décor :  ateliers de La Colline

Direction technique : Bruno Bléger

Régie de scène : compagnie Yoan Weintraub

Administration de production et diffusion : Arnauld Lisbonne – Le bruit neuf assisté de Sogol Iranpour en stage

Durée : 3h10 environ

Du 19 mai au 20 juin 2026 du mardi au samedi à 19h30

La Colline – Théâtre national

15, rue Malte-Brun 75020 Paris

Tél : 01 44 62 52 52

https://www.colline.fr