Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Jang Sung-ic, Sung Soo-Yeon et Bae So-hyun, cinq corps s’allongent sur le plateau sans un mot, dans le vrombissement d’un poste de radio ouvert sur l’actualité du monde, image saisissante d’un impalpable à sonder  où cérémonie chamanique ? encore plus étrange, les cinq corps déclinent leur identité et se présentent dans leurs attributs les plus triviaux « j’ai deux couronnes dentaires », « je perds mes cheveux, même les blancs », au loin trois pupitres et un écran de projection , en avant-scène un cadre noir vertical délimite au sol  un bac rempli d’un monticule de terre éclairé par des spots,  carré de fouille archéologique ? le prologue a tout d’une grille de mots croisés.

Tout va se jouer ici, sans fioritures, dans le plus simple appareil avec deux récitants et associés qui pédalent sur leur beau vélo devant un paysage de plages et de montagnes, on entend parfois le doux bruit de la dynamo qui alimente les lampes, et le temps file au gré des témoignages soutenus par les cyclistes passeurs de mémoire, nous invitant à emprunter les chemins buissonniers du souvenir hors des sentiers battus du cirque médiatique. On aurait pu dessiner mille motifs sur cette histoire d’assassinats de masse, de guerres épouvantables, de conflits, de magouilles et de complicité odieuse de l’occident. Mais le metteur en scène s’en tient aux faits et se « contente » avec une belle simplicité de faire entendre la voix des victimes, et leur famille. Avec une précision d’entomologiste et un luxe de détails (ADN, empreintes, données dentaires, tatouages, vêtements) il porte les récits des archéologues de la mémoire qui ont fouillé l’immense charnier où des milliers de corps furent jetés. La première partie du spectacle ressemble à un immense chantier d’identification, les morts sont nommés, les lieux des assassinats griffonnés d’un trait de crayon sur une petite carte à l’encre de Chine.  

En 1948, des escadrons de la mort, policiers appuyés par des groupes paramilitaires anticommunistes, appliquent une répression brutale sur l’ile de Jeju en Corée avec des dizaines de milliers de morts. Pendant des décennies, ces événements sont effacés des discours publics, forçant les familles des victimes à porter le poids de questions laissées sans réponses. Il faudra attendre le début du XXIe siècle pour que les autorités présentent des excuses et autorisent les fouilles sur les charniers. Remettre en lumière les massacres de Jeju ne relève pas seulement d’un devoir de mémoire, c’est aussi restaurer l’honneur des disparus, se défendre face aux pouvoirs autoritaires, le spectre de la loi martiale n’est jamais bien loin en Corée.

Island Story trace un chemin initiatique, au cours duquel le temps se dilate dans une fresque documentaire à la précision métronomique. Les morts refont surface, on entend l’eau qui clapote sur le sable, le thé qui infuse dans la bouilloire, un bec d’oiseau qui picore des graines, des chants, le bruit d’une cascade et le grondement sourd du volcan troué de bombardements.  Kyung-Sung Lee donnent aux invisibles un espace commun, un temps partagé jusqu’à restituer au souvenir des derniers instants sa sensorialité, dans le dialecte chuintant de Jeju. Comment la mort peut-elle être si vive dans l’itinéraire mental des survivants ? il suffit de les écouter et chaque soir, par la magie d’une représentation, les morts vivants nous saluent. Que garderons nous du dialecte de cette ile, traduit en coréen puis en Français ? Comment transmettre sans trahir ? Comment se dire adieu quand rien n’a de sens ? de quoi sont ‘ils coupables ?

Le metteur en scène s’appuie autant sur le visuel que sur le texte, il manipule des signes, comme ce mannequin en bois désossé puis remonté, pièce par pièce, demi-mort, demi-vivant, demi-marionnette, que les comédiens portent délicatement comme une relique symbole de toutes les dépouilles. Tête bèche, les corps des acteurs reprennent les positions exactes où les gisants ont été trouvés, jusqu’à la douille qui a servi à les détruire. A l’image d’une agora antique, la dernière partie est une incroyable cérémonie des adieux et tout prend sens. Nous ressentons la force des rituels individuels et collectifs pour apprivoiser le vide. Notre société tient la mort à distance, elle la cache autant qu’elle la redoute en Corée comme ici. Or les rites nous humanisent, ils sont un des fondements du passage à la civilisation, quand les pouvoirs tiennent par le secret. Island Story nous plonge dans une magnifique expérience anthropologique, sobre et intelligente que l’on reçoit comme un cadeau.

photo : © Christophe Raynaud de Lage 

Island Story, création collective de Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Jang Sung-ic, Sung Soo-Yeon, Bae So-hyun

Mise en scène : Kyung-Sung Lee   

Dramaturgie Kim Seul-gi 

Scénographie : Shin Seung-ryul 
Lumière : Kim Hyo-min 
Son : Kayip 
Conception des marionnettes :  Lee Jee-hyung

Avec Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Bae So-hyun, Sung Soo-yeon, Jang Sung-ic

Durée : 1h 50

Coréen surtitré en Français et Anglais

Du 4 au 6 juillet à 12h et 18h30

Gymnase du lycée Aubanel

14 rue Palapharnerie

84000 Avignon

Réservation : 04 90 14 14 14

Festival-avignon.com