Il y a le livre de la fin des temps, l’Apocalypse, le nec plus ultra de ce qui peut s’écrire en termes d’ultime échéance. On avait coutume, nous contemporains, d’y voir un objet de curiosité poético-religieux, l’invention d’un esprit en délire d’un autre temps, reprise de siècle en siècle par des légions d’enflammés du ciboulot frappant à nos portes.

Et il y a, dorénavant, le temps de la fin, se dit-on, les méninges ramollis par une canicule « historique » alors que nous nous engouffrons dans la nouvelle salle climatisée du Centre Culturel Suisse de Paris. A l’évidence, la proposition de Louis Bonard en quatre épisodes, annoncée à renfort de trompettes (musique de Nicholas Stücklin), ne surgit pas de nulle part, elle est dans l’air du temps, ou, plus exactement, dans cet air de fin des temps. Elle enjambe et accole des périodes disparates, concatène peurs millénaires et angoisses actuelles comme on jouerait avec des osselets, sans que sa bouffonne combinatoire n’ait pour autant la prétention du divinatoire. Avec aplomb, elle travaille l’accordement de nos éphémères horloges intimes à la surplombante et crépusculaire échelle anthropocène. L’apocalypse, c’est peut-être ça : une coïncidence entre des réalités et temporalités éloignées, et cette autre coïncidence encore entre le monde tel qu’il est effectivement advenu et sa représentation annoncée, figuration cauchemardesque, peinte à l’aube de notre civilisation. Louis Bonard, fort heureusement et joyeusement, est là pour donner du jeu, de l’air, de l’espace, à ce pilori qui nous cloue, à cette trouble étreinte de la réalité et du spectaculaire.

L’auteur et acteur nous octroie un temps de réflexion aux accents comiques, aux échos tragiques, nous tend le miroir de sa pierre de Rosette pour tenter d’appréhender et déchiffrer autrement la catastrophe. Reprenant la trame de l’apocalypse de l’évangile, Louis Bonard fait œuvre d’exégète, et depuis son castelet de polystyrène (tellement à l’image de notre monde synthétique, et finalement si fragile), tire les fils de sa dramaturgie comme d’une marionnette. Si l’ouvrage de l’apôtre brille par son mystère, celui de messire Bonard frappe par sa lisibilité : segmenté en épisodes à l’instar d’une série de plateforme, avec force rappel et annonce de l’intrigue philosophique en début et fin de chaque épisode, cette apocalypse sait se faire comprendre, usant de toute la palette esthétique de notre époque. Ce didactisme est d’importance puisque la crise, nous rappelle-t-il, est aussi ce moment d’émergence d’un monde renouvelé et inédit.

Si le metteur en scène était un peintre, il travaillerait par aplat. Chacune des parties est ainsi abordée avec son style radicalement différent quand bien même le caractère « malicieux » de son auteur (selon ses propres mots) lie organiquement l’ensemble. Le début de la fin (ép. 1) tient de la conférence théâtrale, Les adieux (ép.2) de la pantomime muette, Le règne (ép.3) du stand-up bien « roasté », et Promesses (ép.4) de l’opéra. De bout en bout, le boutentrain et bonimenteur construit son opus magnum en l’enluminant de judicieux pastiches et empreints. Un cul très rabelaisien, à moins qu’il n’ait surgi d’un tableau de Jérôme Bosch, se fera, par exemple, bouche de vérité et nous sermonnera copieusement. Le chevalier errant sur son cheval de bois tournera en rond dans cette lande de mort, les cadavres, en morceaux, pareils aux ruines alentour. L’iconographie opère sa souterraine dramaturgie dans un puissant jeu de déconstruction. Le règne de Satan (ép.3) s’actualise avec celui de la bêtise et de l’indécence d’une époque. Quoi de plus efficace et parlant qu’un numéro de stand-up, avec cette connivence un peu crasse que chacun reconnaitra ! Le pacte faustien engage désormais à se vautrer dans la vulgarité. Plus que tout, ce règne infernal est celui de la disruption permanente, de l’inconstance, du potpourri musical, de l’intempestivité de nos portables qui dérythment et gouvernent nos existences.

Il y a de nombreux degrés dans l’humour de cette Apocalypse comme ceux qui montent au rempart de son décor. Sa malice est sans conteste son goût du pastiche, comme une mesure de précaution, pour éviter de faire complètement corps avec son propos. Une mise à distance comme un masque de théâtre (et chirurgical) produisant également une précieuse ambiguïté proprement critique.     Ce méta théâtre en gestation permanente avance dans un mouvement de balancier entre forme et informe, écriture et improvisation, construction et déconstruction, à l’instar de la cité mise à terre et reconstruite. L’apocalypse est décidément une pièce transformiste, se parant de milles couleurs et effets spéciaux, actant que l’art et la manière ne comptent pas pour des prunes même lorsque l’on s’attaque à la fin des temps.

L’apocalypse, concept et jeu : Louis Bonard

Avec la participation de : An Chen, Julia Deit-Ferrand, Jeanne Paris et Dominique Tille

Dramaturgie : Adina Secretan pour l’épisode 1 et 4, Aurélien Patouillard pour l’épisode 2, Marion Duval pour l’épisode 3

Collaboration artistique : Claire Dessimoz

Lumière et scénographie : Florian Leduc

Régie générale : Marine Brosse

Régie plateau : Redwan Reys Meier

Assistanat à la scénographie : Iommy Sanchez, Luidgi Barzillier

Musique originale : Nicholas Stücklin

Costumes : Doria Gomez Rosay

Assistanat costumes : Josiane Martinho

Chargé de diffusion : Tristan Barani

Administration et production : Michael Scheuplein

Avec des contributions de : Constant Bonard, Joëlle Fontannaz, Anne Le Troter, Sophie Nys.

Coproduction : Arsenic – Centre d’art scénique contemporain, Lausanne

Mercredi 17 juin 2026 de 19h à 21h30 : épisodes 1 & 2

Jeudi 18 juin 2026 de 19h à 21h30 : épisodes 3 & 4

Samedi 21 et dimanche 22 juin de 15h à 21h30 : intégrale

Centre Culturel Suisse

32 rue des Francs-Bourgeois

75003 Paris

https://ccsparis.com