Les rapports du comique avec l’anxiété sont connus depuis Bergson, Freud et Chaplin ; après Buster Keaton, W.C. Fields, les Marx Brothers, Woody Allen et bien d’autres, Gilles Ostrowsky, mort le 7 février dernier après avoir combattu une longue maladie neurodégénérative, illustre remarquablement comment le burlesque devient le dernier refuge de l’instinct de conservation. Dans Voyage en Ataxie, le comédien a trouvé son clown et fait de son combat un spectacle désespérément baroque dans le grand carnaval de l’existence.
Un plateau nu, encombré d’une multitude de matelas empilés et rien d’autre : caisson de décompression d’un scaphandrier, navette spatiale dans le vide astral, ou cellule capitonnée pour prisonniers violents ? Peu importe, un espace presque gazeux en tous cas. Deux personnages apparaissent en costume trois pièces et assistent, perplexes, au gonflement d’un des spécimens. On se dit « c’est un gag », et ce ne sera pas le dernier.
L’atrophie multisystématisée, MSA, à évolution inéluctable dont est atteint Gilles Ostrovsky, provoque des troubles de l’équilibre, de l’expression et une dysorthographie, sans altérer la conscience du malade. Dans une suite de sketchs rythmés comme un stand up, l’auteur dialogue avec sa MSA, depuis leur embarquement loin de Cythère, leurs escales en Ataxie, charmant pays où les hommes sont transformés en insectes rampants, jusqu’aux derniers mots de l’auteur affichés à l’écran, un sabir serbo-croate musical digne des surréalistes – aboli bibelot d’inanité sonore – puis tout s’efface progressivement, paroles et musique.
L’énergie électrique de Grégoire Oestermann (médecin puis neurologue, marabout, magnétiseur, psychologue…), contraste avec la tendre placidité de Thomas Blanchard (dans le rôle de Gilles), Candide échoué, tel Ulysse, au pays des Lotophages. Le duo transforme le plateau en terrain de jeu anarchique, accompagné par Léon Ostrowsky en vedette américaine. Les trois compères ont une telle complicité qu’ils abolissent les frontières entre improvisations, texte écrit, performance surréaliste et cabaret.
La satire domine au début avec une galerie de médecins délirants dont le principal souci est de mettre un nom sur les symptômes. Ne pas pouvoir dire de quoi souffre le malade fait insulte à la médecine, depuis Molière rien n’a changé. Comme Poquelin, Gilles Ostrovsky (Thomas Blanchard) grossit le trait et c’est hilarant. On a un faible pour « Frédéric le camionneur » qui est aussi sorcier vaudou, adepte de la potion africaine et fondu de Johnny Halliday jusqu’à la séquence désopilante où les trois pieds nickelés, affublés de masques de Johnny, se trémoussent sur Gabrielle. On se dit que Gilles Ostrovsky ose vraiment tout. Le temps passe et Gilles continue sa métamorphose, comme si son corps lui échappait, se « clownifiait ». Incroyable moment où l’artiste perd l’équilibre en sortant de son lit. Jeu ou réalité ? Difficile de rire quand on assiste au parcours nocturne héroïque du lit au WC d’un marathonien en pleine déshydratation. Toute la pièce est traversée de renversements de perspectives, de ruptures de tons gaguesques.
Le trio formidable que Gilles Ostrowsky et Sophie Cusset réunissent à deux, les thématiques explorées, la mécanique scénique, la poésie de l’écriture, l’humour, la tendresse du regard sur nos misérables petites vies et la fantaisie, tout est farouchement débridé et saisissant de maîtrise. C’est un théâtre ingénieux, artisanal et bricolé, fait main et maison, fabriqué à plusieurs (les interprètes étant, comme souvent, cocréateurs). Le contraire d’un produit manufacturé. Pauvreté des moyens et richesse de l’imagination, trivialité et transcendance, Voyage en Ataxie se joue des contraires avec une liberté folle. Alors, spectateurs de tous poils, avec ou sans faux nez, programmateurs mous du genou ou pas, « directeur de théâtre avec fausses dents » ou pas, comme disait Gilles, ne passez pas à coté de Voyage en Ataxie parce que c’est une pépite burlesque et mélancolique, qui place le théâtre au centre de l’univers, provoque l’hilarité de la salle et touche toutes les générations avec une générosité confondante. « Show must go on », Gilles, le spectacle continue !

Voyage en Ataxie, de Gilles Ostrowsky
(Le texte de Gilles Ostrowsky n’a été publié aux éditions esse qu’en 2022)
Mise en scène : Sophie Cusset, Gilles Ostrowsky
Scénographie et costumes : Clédat & Petitpierre
Chorégraphie : Sylvain Riéjou
Création son : Dayan Korolic
Création lumière : Marie-Christine Soma
Avec : Thomas Blanchard, Grégoire Oestermann, Léon Ostrowsky
Durée 1h15
Du 4 au 23 juillet 2026 à 17h10, relâche vendredi.
11.Avignon
11 bd Raspail
84000 Avignon
Pas de réservation par téléphone

