Doit-on mettre au monde un enfant dans un monde pollué ? Comment ne pas transmettre ce que l’on a de pire en nous ? Enfants ou voyages exotiques ? Musicien ou bureaucrate ? Comment rester responsable dans un monde où tout nous échappe ? Voilà un échantillon des multiples questions qui traversent un couple, dont nous allons voir défiler la vie durant une heure et vingt minutes. L’auteur lui-même déclare : « Si j’avais des réponses je n’aurais pas écrit la pièce » et il ajoute « Si vous vivez longtemps sans jamais avoir ressenti une profonde dépression, c’est que vous n’y avez probablement pas fait attention ». Duncan Macmillan ne manque ni d’humour ni de style avec cette efficacité des auteurs anglais contemporains, cette vitalité et cet humour constant.
Séisme est remarquablement bien construit et mis en scène par Robin Ormond, ça ressemble à un stand-up dont on teste les effets, F et H vont s’envoyer une série de questions à la figure, attendre et relancer avec une autre question de plus en plus délicate. On commence gentiment par l’état du monde et on poursuit avec l’état du couple, les preuves d’amour qu’on attendait et qui ne sont jamais venues, les paroles qu’on ose prononcer et qu’on regrette immédiatement. F et M progressent par suspension quand l’un des deux cherche ses mots, associations d’idées, ellipses spatiales et temporelles dans un long plan séquence de toute une vie. La forme est celle d’une conversation courante d’aujourd’hui, on se coupe, se chevauche et on écoute l’autre tout en chuchotant. La perte des repères anciens, le refus de toute croyance, la disparition de toute autorité assumée rendent ces adultes anxieux, terrorisés devant des choix insolubles, Duncan Mac Millan et Robin Ormond nous le montrent mieux qu’un long discours.
Claire de la Rüe du Caen et Jean Chevalier sont ultra précis lors de cette plongée en apnée qui suppose un lâcher prise et une confiance absolue dans son partenaire. Comme un tango, leurs pas ne sont pas fixés à l’avance, ils avancent ensemble vers une direction impromptue à chaque instant, avec des récurrences sonores et gestuelles et les arrêts image du hip hop. Les deux comédiens sont bouleversants de fragilité dans un exercice hyper technique à la base avec le souffle de deux slameurs.
On voit deux poissons rouges dans un bocal. F et M évoluent dans un « aquarium » en verre, une sorte de glace sans tain permettant au public de regarder, sans être vu, deux rats de laboratoire qui tournent dans leur cage. Jusqu’où iront-ils ? Tant que ce couple continuera à se questionner, il ne mourra pas, semble nous dire l’auteur.
Des êtres fatigués, un géniteur hésitant, une mère qui présente ses excuses d’exister et d’avoir enfanté, une confusion totale de sentiments, quand il la désire, elle lui fait remarquer qu’il a « une lueur porno dans le regard », quand il lui demande « ce qu’il doit faire », elle répond « tu me regardes comme une grille de mots croisés » : une scène de la vie conjugale percutante, brutale, drôle et pathétique portée à la scène avec maestria !

© Vincent Pontet
Séisme, de Duncan Macmillan, traduction Séverine Magois
Mise en scène : Robin Ormond
Scénographie : Balthazar Lesage
Costumes : Clément Desoutter
Lumières : Manon Vergotte
Son : Arthur Frick
Avec : Claire de la Rüe du Caen et Jean Chevalier, de la Comédie-Française
Durée : 1h20
Jusqu’au 5 juillet 2026
Théâtre du Petit Saint-Martin
17, rue René Boulanger
75010 Paris
Réservation : 01 44 58 15 15
www.comédie-française.fr

