Antigone est éclatée en mille voix, diffractée à travers les lieux et le temps, de Sophocle à Hölderlin, de Marguerite Yourcenar à Michel Vinaver car, de tous temps, les hommes ont eu besoin de mythes, de récits pour organiser le chaos.

Celle de Sophocle a lieu dans une cité déchirée, au lendemain d’une guerre civile meurtrière qui a séparé la population de Thèbes en clans adverses et menacé de l’engloutir à jamais dans l’Histoire. Mais elle pourrait avoir lieu n’importe où, sur une de ces places publiques où la population tente de récupérer ses morts pour leur offrir des funérailles. Le texte a tenu la route depuis presque deux siècles, preuve de son efficacité. Il dit et redit en quoi la prière aux morts est essentielle pour guérir de l’horreur, rétablir les liens dans la cité. « Les œuvres du passé, disait Antoine Vitez, sont des architectures brisées, des galions engloutis, et nous les ramenons à la lumière par morceaux, sans jamais les reconstituer, car de toute façon l’usage en est perdu, mais en fabriquant, avec les morceaux, d’autres choses ».

© Simon Tuncky

Mathieu Marie adopte la forme d’un poème polyphonique où se croisent Sophocle, Vinaver, Brecht mais aussi les voix d’Anne Alvaro, Marianne Basler, Laurence Chable et bien d’autres, mettant en avant un théâtre de de voix et de textes comme une variation sur l’intrigue de Sophocle qui s’autorise des ellipses, des condensations, des collages, des extensions musicales, des ajouts. Le jeu naît du dépouillement assumé, d’une aridité qui suppose une écoute hypertendue du spectateur.

La salle de Pierre de l’Épée de Bois a pour seul décor un piano éventré, un petit bureau, des bancs, un miroir, des offrandes aux défunts sur un lieu de passage qui ressemble à un palais détruit, où vont se croiser de simples citoyens commentant l’histoire d’Antigone qui se joue devant eux. Antigone est celle qui rachète nos lâchetés ordinaires, nous questionne sur nos renoncements. Et Créon (Mathieu Marie) ? Est-il si monstrueux que ça ? Il veut rétablir la cohésion, restaurer l’unité de son peuple mais, sourd à toute suggestion, il utilise le pire moyen qui soit, arbitraire, sacrilège, criminel, l’engrenage mène à la dictature. Les chœurs de Michel Vinaver restituent toute la complexité de la situation : « Et moi je me dis, à quoi servent les rois ? Pourquoi ne vivrions-nous pas tranquillement sans rois ni chefs ? Maintenant je sais à quoi ils servent. À nous épargner de décider. ». Les vivants et les morts (Œdipe, Laïos) se croisent sans se regarder et leurs paroles se déploient dans l’espace comme s’ils se parlaient à eux-mêmes, un coryphée (Marc Berman) et un messager (Stéphane Valensi) font le lien avec le public. On voit qu’hier en Attique comme aujourd’hui un peu partout, la planète subit les conséquences de politiques de court terme, « Autrefois […] L’eau ne se perdait pas comme elle le fait maintenant, le sol dénudé la laissant couler vers la mer. Une couche d’humus plus épaisse retenait la pluie… et le pays était arrosé de cours d’eau ». Ils nous deviennent très proches ces grecs de Sophocle, la mise en scène de Mathieu Marie montre l’humanité de gens qui errent, comme nous, dans la tourmente de l’histoire.

Ce texte porté au plateau d’une façon des plus simples, stimule notre imaginaire avec peu de moyens et célèbre toute une mémoire du théâtre de Sophocle à Vinaver, en passant par Brecht, Yannis Ritsos ou Anna Akhmatova. Les grands textes portés par de grandes voix accompagnent le passage d’un état à un autre, de la vie à la mort, de la destruction à la renaissance, de l’enfance à l’âge adulte, de la nuit au jour et d’une saison à une autre.

Antigone, de Sophocle, avec des Chœurs de Michel Vinaver

Adaptation et mise en scène : Matthieu Marie

Lumière : Florent Jacob

Son : Solal Mazeran

Avec Sabianta Benesik, Marc Berman, Stephen Butel, Valentine Catzéflis, Mahdokht Karampour, Elâ Noruglu, Matthieu Marie, Thibault Saint-Louis, Mathild Schaller, Stéphane Valensi, Jonas Vitaud.

Photos de Simon Tuncky

Durée : 1h30

Jusqu’au 7 juin 2026

Du jeudi au samedi à 21h, samedi et dimanche à 16h30

Théâtre de l’Épée de Bois

Cartoucherie de Vincennes

Route du Champ-de-Manœuvres

75012 Paris

Tél : 01 48 08 39 74

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