Depuis que la danse contemporaine s’est inquiétée que ses œuvres pouvaient être balayées par de plus contemporaines encore, chorégraphes et compagnies « historiques » ont initié une approche de répertoire à vertu patrimoniale. Les formes resteront donc, à l’instar du ballet classique, simplement habitées par de nouveaux corps, fruit d’un travail de transmission générationnelle. L’histoire de Badke (remix) est plus complexe, trouve un autre sens à la perpétuation d’une œuvre, quand bien même elle serait « remixée ». Cette histoire est une succession d’engagements solidaires et de gestes artistiques croisés, comme autant de constructions superposées au fil du temps : des danseurs de C de la B (Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero et Hildegard De Vuyst) menèrent ainsi des ateliers dans les territoires palestiniens occupés dans les années 2010, une création s’en suivit en 2013. En 2025, confiée à deux artistes Palestiniens, la pièce est reprise et « remixée ». Après le 7 octobre et la guerre d’anéantissement de Gaza qui suivit, cette renaissance n’est plus seulement une question de transmission, de conservation d’un répertoire, mais bien plus la réponse à une nécessité extrême, à une urgence absolue. La pièce claque tel l’étendard vibrant et cinglant d’un peuple assailli mais profondément vivant, résistant. Ce qu’elle recelait dès 2013 prend aujourd’hui une dimension tragique exacerbée. Dans ces accès de liesse collective, elle apparait comme les soubresauts d’un grand corps menacé de disparition, mais s’accrochant, dansant, sans fin. L’énergie du désespoir ? La griserie de la chair soulevée par une extraordinaire surenchère de l’effort déployé comme une prière pour déplacer des montagnes ? La puissance de déflagration du groupe, capable d’enflammer la grande salle de la MC93, participe de cette « question de vie ou de mort » qui irrigue souterrainement l’œuvre. Dans ce potlach chorégraphique, la dépense devient pure consumation des êtres et des corps comme chez Georges Bataille. Elle est une offrande sans contrepartie, et bien plus, elle nous rend au centuple un cœur vibrant quand longtemps celui que nous leur tendions n’était que morne indifférence. Elle est le visage de tout un peuple, de son irréductible jeunesse.

Comme pour la pièce de Nancy Naous (Coquelicots ou Shall we dance ?) Badke (remix) développe ses vagues furieuses dans les pas d’une danse traditionnelle et populaire du Moyen-Orient : le dabke, danse festive, fusionnant groupe et individus, bras dessus dessous, véritable ligne de force d’où jaillissent de percutants solos virtuoses. Les personnes, hommes, femmes, qui se rassemblent dans cette salle, emportées par la danse effrénée, font surgir des moments de vie, des micro-récits, des relations affectives comme dans Le bal du Théâtre du Campagnol (qui fut filmé par Ettore Scola). On imagine et projette des histoires, des drames, il y a des approches amoureuses, il y a des bagarres, il y a tout ce qui ferait une fête de mariage jusqu’au bout de la nuit. Sauf que la nuit ici, est celle de la guerre, des coupures d’électricité, de l’indicible peine… De la situation à Gaza et en Cisjordanie, de ce quotidien détruit par les bombes et les armes, Ata Khatab et Amir Sabra criblent la forme spectaculaire comme autant d’éclats, de trous, de manques dans un tissu de vie qui ne se déchire pas pour autant. Un black-out sur scène par exemple. Dans l’entrelac des formes pulsées, des courses éperdues, des épuisements annulés par des regains de vitesse, Badke (remix) ouvre de minuscules et précieux intervalles, tels des zooms sensibles, proprement cinématographiques, nous connectant à l’intériorité traumatique d’un personnage. Vertigineux. D’autres événements chorégraphiques ponctuent la pièce avec un sens qui ne laissent que peu d’ambiguïté sur ce que les corps représentent alors : ainsi, cette femme étendue et portée, inerte, sur les épaules du groupe telle une dépouille, ou encore ces corps trainés au sol, sortis de scène comme de la vie.
Badke (remix) s’impose enfin, il faut aussi avoir l’honnêteté de le reconnaitre, comme une mauvaise conscience : s’il y a bien sûr le sujet de l’incommunicabilité de l’horreur, comme en témoignait métaphoriquement l’incompréhension d’une partie de la salle ce soir-là quant à la signification du long black-out scénique introductif, la spectacularisation extrême de cette proposition renvoie aussi, a contrario, à l’invisibilisation d’une Histoire et d’une injustice pendant de trop longues décennies sur lesquelles nous avons sciemment fermé les yeux.

Badke (remix), chorégraphie d’Amir Sabra et Ata Khatab
Danse et création : Abdallah Damra, Bresa Ayub, Dima Zahran, Hamza Damra, Marah Haj, Mohammed Al Tayeh, Rebecca Kaoud, Rima Baransi, Samer Raya, Shahd Jabarin, Jassi Murad (doublure)
Musique : Nasser Al-Fares, montage par Sam Serruys
Assistanat artistique : Abdallah Damra
Son : Hanne Nuyttens
Lumière : Ine Van Bortel
Basé sur Badke 2013 par Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero, Hildegard De Vuyst
Photos de l’article: @ Kurt van der Elst
Durée : 1h15
Les 22 et 23 mai 2026
MC93
9 boulevard Lénine
93000 Bobigny
Tél : 01 42 87 25 91
Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis (RCI93)

