Et si l’art, à l’instar de la vie, n’était qu’une succession de formes, ouvertes, accueillant en leur sein de nouvelles gestations se déployant en nouveaux destins artistiques ? Et si l’art d’un vide faisait un plein, lui-même s’évidant pour donner naissance à de nouvelles figures, et ceci sans fin ? La performance de Pol Pi réveille et stimule notre intelligence depuis les profondeurs de la grotte. Avec fantaisie sans renoncer à son esprit de recherche, avec sensibilité et pertinence, Pol Pi a conçu une pièce qui touche au-delà des mots par le puissant dialogue qu’elle instaure entre sa forme et son fond. Les perceptions, les intuitions, les révélations en sortent décuplées. C’est ainsi que nous sommes accueillis pour une visite conférence, équipés d’oreillettes, bardés de recommandations, avant de suivre notre guide, Pol Pi, harnaché, lui, en spéléologue, combinaison à zip, harnais, casque et lumière frontale. Informé des précautions d’usage, du risque de glissade en raison de l’humidité ambiante, notre groupe empruntera un escalier nous faisant descendre d’un étage et rejoindre la grotte du Palais de Tokyo. C’est ainsi encore que nous serons invités à observer les différents panneaux de la grotte rupestre en suivant les explications d’une spécialiste. Si nous n’emprunterons pas de boyaux, si nous ne pénétrerons pas dans une caverne mais simplement dans l’entresol vide au sol et parois de béton du Palais de Tokyo, la grotte agit à la manière d’une réplique d’une telle visite comme il y a bien une réplique de Lascaux. C’est cet écart premier qui ouvre la possibilité d’une autre forme de compréhension, archaïque, magique, fonctionnant par homologie.

Pol Pi nous fait voir double dans cette caverne sans Platon : alors que dans l’oreillette se diffuse, environnée de sonorités propres au monde souterrain tel l’écho diffracté de gouttes d’eau, la voix d’une spécialiste décrivant des peintures pariétales, nous portons à la fois ce regard imaginaire soulevé par ce que nous entendons et cet autre regard, d’une immédiate proximité, sur Pol Pi. Le performeur est à la fois le vecteur de cet ailleurs et sa propre personne, il est aussi, irrémédiablement, hiatus entre le signe présent et le signifié absent, il est absolu transport entre ces deux réalités. Son corps s’anime de secousses, révélateur bien plus de son propre voyage que d’une quelconque représentation. La voix à l’oreillette insiste sur les représentations de sexe féminin, sur les postures, sur « la ligne de ventre », « la ligne de dos ». Ces lignes s’inscrivent en surimpression sur ce que nous observons. Le corps de Pol Pi se fait passage, ouverture vers une vérité enfouie, oubliée. Il est un medium, un truchement entre l’inconnu lointain, dont on n’aurait perdu le sens, et nos certitudes actuelles et illusoires. la grotte s’invite dans notre plus pur contemporain. Les mains négatives luisent, phosphorescentes, sur le torse et le flanc de Pol Pi, les mains sur ce corps se mettent à raconter de nouvelles espérances, de nouvelles prières, de nouvelles peurs.
la grotte fait du corps de son interprète, artiste trans, dans une vertigineuse mise en abyme, son propre terrain de recherche. Les mains tentent de s’engouffrer dans la bouche. Elles pétrissent la glaise, créent un sexe féminin bientôt transformé en sexe masculin. Dans l’épiphanie d’une réinvention, l’homme de la caverne nous revient « homme grotte » par le corps et les mots de Pol Pi. Ce raccourci temporel percute avec une infinie délicatesse et possède son indéniable force politique et poétique.

la grotte
Conception et performance : Pol Pi
Regard extérieur : Tamar Shelef
Création sonore : Gilles Amalvi
Création lumières : Rima Ben Brahim
Création costumes : La Bourette
Recherches plastiques : Alicia Zaton
Images : Tomas Cali
Transmission et accompagnement en transe cognitive auto-induite : Corine Sombrun / TransScience Research Institute
Crédit photos de l’article : @ Camille Graule
Durée : 50 minutes
Vendredi 10 avril à 18h et samedi 11 avril 2026 à 16h
Dans le cadre de plan D
CN D x Palais de Tokyo
13 Av. du Président Wilson, 75116 Paris

