Le 9 août 2020 les élections truquées en Biélorussie assurant à Alexandre Loukachenko, vassal de Poutine à qui il doit sa survie politique, une réélection à 80% des voix (comme les précédentes de 2001, 2010 et 2015), porte la majorité du peuple biélorusse dans les rues. Une révolution innatendue pour le régime dont la réponse fut une répression brutale et sanglante. Une tragédie pour celles et ceux dont l’espoir d’un changement de régime fut broyé impitoyablement. Meurtre, prison, exil. 200 000 à 300 000 biélorusses auraient fui à l’étranger, en Ukraine principalement. 1700 prisonniers « politiques », sans distinction d’âge, croupissent dans les prisons dans des conditions épouvantables, tortures, humiliation et viol. La société civile encore aujourd’hui vit dans la terreur, « un exil intérieur », où parler est impossible, porter des chaussettes blanche et rouge, couleur de l’ancien drapeau biélorusse et emblème de la résistance, vous conduit dans les geôles du régime. Les médias indépendants sont classés « extrémistes ». Fuir, les frontières sont encore ouvertes, reste la seule perspective offerte par le régime.

Le Bélarus Free Theatre, fondé à Minsk en 2005, par Natalia Kalinda et Nikolai Khalezin, tous deux opposants au régime d’Alexandre Loukachenko, associe performance artistique et résistance politique. Théâtre clandestin, sans autorisation officielle, ces fondateurs menacés et victimes de harcèlement, battus, arrêtés puis libérés, cependant que les représentations, toujours gratuites, se déroulaient dans des appartements privés, jamais les mêmes par sécurité. Artivistes comme ils aiment à être appelés, considérés comme ennemis publics, contraints à l’exil en 2011, installés à Londre, ils continuent leur engagement depuis la capitale anglais, créant par visioconférence des mises en scène jouées et diffusées clandestinement. Aujourd’hui invité par le Théâtre de la Ville dans le cadre des Chantiers d’Europe, preuve éclatante est faite qu’un théâtre politique, terme qu’ils réprouvent cependant, est plus que nécessaires en ces temps délétères.

Katsiaryna Snytsina, basketteuse biélorusse professionnelle, une carrière internationale, championne d’Europe (entre autres), est désormais dissidente, considérée par le régime biélorusse comme « lesbienne extrémiste », pour avoir dénoncé ouvertement les élections de 2020 et la répression, puis avoir fait son coming-out. KS6 : Small Forward, référence à ses initiales, au numéro de son maillot et son poste au sein de l’équipe de basket, est un monologue percutant où cette sportive d’1m88 refait le match d’une vie, devenu par force un devoir de mémoire exemplaire.  De son enfance, de son entraînement sportif « à la soviétique » où l’individu importe peu, mis au service pour ne pas dire au pas du régime, entre humiliation et violence pour un seul et unique but, détruire toute dignité de l’individu au profit du seul collectif, du résultat, être le meilleur et au bénéfice du politique. Parce que dans toute dictature, le corps est politique. Rien que de très banal, n’ayant nulle autre référence, pour cette adolescente heureuse de réaliser son rêve de sportive de haut niveau, devenue vitrine exemplaire de la dictature. Puis les engagements internationaux, le premier en France (à Caen), la découverte du monde se limitant somme toute au parquet des gymnases, aux compétitions, loin de toute préoccupation politique. Jusqu’aux élections d’octobre 2020 et la répression qui a suivie. Jusqu’alors dans une bulle, c’est elle qui le dit, c’est un choc violent qui la décille sur la réalité d’un régime autocratique. L’arrestation pour avoir participé aux manifestations de sa consœur basketteuse Alena Lewtchanka, pilier de la sélection nationale biélorusse, lui fait dénoncer à son tour les exactions perpétrées par la police de Loukachenko. Elle démissionne de l’équipe nationale, reste à Londre en sachant qu’elle ne pourra revenir dans son pays. Plus tard elle fait son coming-out, en direct dans une émission culinaire, qui ajoute une pierre de plus à sa dissidence, toute dictature étant par essence homophobe. Elle qui n’avait jamais appris à être libre, dit-elle, dans cette nouvelle appréhension d’une vie déliée désormais de toute contrainte, par le théâtre et tout en restant elle-même, puise dans cet engagement nouveau une vitalité, une force nouvelle et le courage de dire.

C’est une mise en scène ultra dynamique, entre show sportif et show télévisuel – au planche se substitue un parquet – dont elle reprend volontairement les codes, souvent interactive avec le public, et rondement driblée où l’humour n’est pas absent cependant, il y a des bulles de savons et des chansons, pour contrer sinon mettre à distance, respiration indispensable devant l’innommable raconté, la tragédie d’un peuple. Et qui tresse au récit de Katsiaryna Snytsina archives personnels, films d’enfance, match décisifs, victoires et vestiaires, avec celles plus terribles et accusatrices de cette révolution avortée, désormais étouffées au prix du sang. Entre deux démonstrations d’un sport qu’elle maîtrise, de son entraînement aussi, portées par la bande-son en direct explosive de la DJ polonaise Blanka Barbara, Katsiaryna Snytsina partage une réalité qui vaut pour mise en garde contre les coups de boutoir envers nos démocraties toujours fragiles. Avec l’espoir ici d’un nouvel Vaclav Havel dont il est fait référence et figure fondatrice du Bélarus Free Theatre pour sa résistance à l’oppression par l’écriture et la scène. Katsiaryna Snytsina noue avec le public une relation directe et franche parce que, même si excellente comédienne, elle ne joue pas, sauf quand elle marque un panier, mais reste elle-même du haut de son impressionnant 1m88 avec une sincérité désarmante qui est aussi un atout, une force de frappe évidente. Les métaphores empruntées au sport ne manquent pas, percussives. Des images aussi ; un ballon, ce ballon qui fut sa vie, que l’on crève d’un coup de couteau et le sang de gicler sur sa personne… Une cage de verre étroite qui l’enferme et dans laquelle des ballons sont jetés, illustration des conditions d’enfermement des prisonnier à 30 et plus dans une cellule pour 3… Une interview qui se transforme en interrogatoire… L’évocation de son homosexualité, sans fard, est aussi un acte de militante, indissociable de son combat. Et cette force est dans son couple. « Et s’il n’y avait pas le basket ? » se demande-t-elle au final ?. Qu’elle se rassure, il y aura toujours Katsiaryna Snytsina, pour toujours un symbole.

KS6 : Small Forward, conception et mise en scène Natalia Kalinda et Nikolai Khalezin

Texte : Nikolai Khalezin, d’après des conversations avec Katsiaryna Snytsina

Avec Katsiaryna Snytsina, DJ Blanka Barbara, Kiryl Masheka, Hanna Sabaleuskaya, Levon Halatrian
Et voix off: Jay O. Sanders, MC Tahir Hajat, Marichka

Mouvement et chorégraphie : Javier de Frutos

Conseil chorégraphique : Antony Matsena

Scénographie : Nicolai Khalezin

Musique et design sonore : DJ Blanka Barbara

Lumières : Peter Small

Vidéo : Dmytro Guk

Directeur des répétitions : Raman Shytsko

Traduction en français des surtitres :  Dominique Hollier

Du 11 au 13 mai 2026 à 20h

Durée 1h30

Théâtre des Abbesses

31 rue des Abbesses

75018 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.fr