Raconter une vie, une seule et ouvrir le sens, quand nazisme et goulag ont détruit toute possibilité de récit : à travers une vingtaine d’épisodes, agencés comme une fresque, Rainer Sievert suit dans Vorkouta, le voyage à l’est, l’engrenage effroyable qui mena son grand père enrôlé de force dans l’armée allemande, sur le front russe puis en Sibérie, à Vorkouta, surnommée « la guillotine glacée », comme prisonnier politique de Staline.
Deux heures et quinze minutes durant, sur une ligne de crête, d’une vitalité hors normes, le comédien signe une divine comédie moderne – une performance baroque traversée d’une véritable inquiétude, avec une piqûre de rappel très actuelle : les systèmes totalitaires prospèrent moins grâce aux monstres qu’en raison des hommes ordinaires qui la servent.
Un grand espace, chantier mémoriel pour exhumer les corps, la nature, la matière du camp, le pain et la faim, devient cour de ferme, champ de bataille, camp de travail ; les lumières inscrivent chaque situation dans sa réalité propre avec une brouette, une cloche, une chapka, le but n’étant pas de reconstituer chaque séquence de façon naturaliste, mais de garder toute sa force au conte. Des cartes de géographie à l’ancienne, des croquis, montrent que tout cela s’est déroulé dans des lieux bien réels, a été consigné sur des registres et administré rigoureusement. Rainer Sievert, en enquêteur facétieux, vérifie ses sources, juché sur une échelle, et navigue d’ouest en est. Il trace son chemin comme un topographe avec des photos, des lettres, des souvenirs rapportés, des dossiers classés et des images d’archives. Quand on regarde une carte, on se dit qu’on ne peut vraiment pas aller plus loin que Vorkouta sur cette unique route qui mène à des mines et à des centres concentrationnaires.
En complicité avec le metteur en scène, Lionel Parlier, et le musicien Manuel Langevin, il fait swinguer les documents avec une bande son funk rock et la musique s’invite en contrepoint de l’histoire, dialogue entre deux projections sur un écran suspendu au fond. Les slides de guitare électrique résonnent d’un humour féroce, face à la falsification du langage quand les notions de « performance » et de management habillent l’atroce gestion comptable de l’humain, la rationalisation des coûts des convois de déportation par des fonctionnaires zélés.
L’aïeul reviendra de Sibérie tel un mort enseveli vivant. Il gardera son humanité après l’expérience de l’animalité mais le goulag a séché les mots en lui ; c’est son petit-fils qui s’en charge avec ces pulsations de l’homme primitif qui se mit à chanter et à danser en tapant des pieds sur la neige de Sibérie, avec la rage et l’ironie d’un Chalamov, dans ce slam survolté intitulé Kolyma. Vorkouta, le voyage à l’est : un théâtre documentaire jubilatoire, émouvant, foisonnant, généreux avec le public et un véritable électrochoc ! Ne le ratez pas !

© Cie free Entrance
Vorkouta, le voyage à l’est, texte de Rainer Sievert
Mise en scène : Lionel Parlier
Scénographie, lumière : Wilfried Schick
Musique : Manuel Langevin
Avec Rainer Sievert, Manuel Langevin
Durée : 2h15
Théâtre du Soleil
2, Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 14 juin 2026
Du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h
Réservation : 07 74 47 29 93
soleil@theatre-du-soleil.fr
www.theatreonline.com

