L’amour à mort. Penthésilée, reine des amazones, amoureuse d’Achille. Amour réciproque, impossible, chacun se devant pour respecter leurs lois et leurs rangs vaincre l’autre. Achille ruse, se fait passer pour vaincu. Penthésilée déclare son amour, découvre la trahison, provoque un dernier combat. Achille se présente désarmé, aveugle dans sa fureur Penthésilée le tue, le déchiquète.

Michael Thalheimer ouvre cette tragédie par sa fin, le combat achevé. Achille nu, ensanglanté, dans les bras de Penthésilée. Penthésilée dans la sidération de son geste hurle, un long cri muet, bouche d’ombre qui mène aux enfers. Sidéré, aussi, le spectateur par la puissance de cette image ouvrant la tragédie de Kleist, resserrée, concentrée autour de ces deux. Mais ce que dans une épure absolue met en scène Michael Thalheimer, c’est la puissance de la langue de Kleist dans la traduction poétique de Julien Gracq. Rien qui ne fasse obstacle à ce verbe, cette poésie lyrique flamboyante qui crame les acteurs.

Sur ce plateau étroit et nu, blanc, cisaillé par la lumière, souillé de sang, promontoire plongeant vers le public, c’est un combat sans issue où les mots embrasent et foudroient les amants, trahissent et tuent. Une mise à mort, où le verbe, tendu comme un arc, décoche ses flèches acérées et traverse au cœur. Les corps soumis aux impératifs d’une scansion mouvante et d’un verbe haut et indocile, ploient, se brisent, se raidissent, sous les coups heurtés de cette langue qui les oblige. Leur étreinte amoureuse préfigure leur étreinte mortelle, c’est une même et bouleversante image, celle là-même qui ouvre la tragédie.

Narrateur et personnage, chœur et protagoniste tout à la fois de leur histoire, d’une tragédie qui les conduit au bout et au-delà d’eux-mêmes, ainsi Penthésilée et Achille ne cessent de défier et se défier de leur destin.

Ils ne sont que trois sur le plateau. Clotilde de Bayser pour l’ensemble des personnages qui entourent Penthésilée et Achille. Elle est le coryphée, le chœur, Ulysse, une amazone. Visage fardé de blanc, les traits marmoréens aussi durs que sa parole est tranchante, toujours sur le côté du promontoire, un espace, champ de bataille devenu inviolable qu’elle ne franchira jamais, Clotile de Bayser est le contre-point de cette passion résolument sourde à toute raison. Et puis il y Suliane Brahim… elle est, osons le dire, de la race des grandes tragédiennes. De la trempe de Maria Casares ou de Christine Fersen. Par la voix et par le geste, l’appréhension d’un rôle au risque de s’y consumer. Elle est ici la tragédie incarnée, Penthésilée foudroyée à mort par ce verbe qu’elle s’emploie, sans peur d’un certain lyrisme, confiante même, à éventrer, fouailler pour y trouver l’essence même de l’incarnation à qui, de ce verbe, elle doit tout. Une intelligence vive du texte, du mot pesé au trébuchet du sens le plus profond, voire mystérieux, inconscient même, « ces mots (…) passants mystérieux de l’âme » *, et qu’elle donne à entendre dans leur « obscure clarté », à voir aussi tant le corps s’y abandonne en confiance, le geste y puisant sa source. La voix module, chante, psalmodie, gronde, hurle ; amour, douleur, folie sont autant de notes d’une partition singulière qui n’oublie jamais le poids du silence. Suliane Brahim, dévastatrice et dévastée, est littéralement, radicalement transfigurée par Penthésilée et sa source, le verbe de Kleist par elle sublimé. Difficile pour Sébastien Pouderoux devant une telle dévoration d’un personnage de donner le change. Il n’atteint pas les hauteurs stratosphériques de sa partenaire. Non qu’il ne soit mauvais, il est toujours juste dans ses intentions, mais il lui manque une grandeur tragique et même la langue de Kleist si elle ne lui échappe pas manque d’une certaine amplitude dramatique. Une faiblesse qui en soit n’obère pas l’ensemble de cette création d’une beauté lumineuse dans sa noirceur, rêche jusque dans sa sensualité, il y en a, où se déploie en majesté le verbe fulgurant de Kleist, qui laisse les spectateurs devant tant d’amour, de fureur, de larmes et de sang, exsangues.

*Victor Hugo

Penthésilée, d’après Heinrich von Kleist

Mise en scène : Michael Thalheimer

Traduction : Julien Gracq

Adaptation : Sybille Baschung et Michael Thalheimer

Scénographie : Henrik Ahr

Costumes : Michaela Barth

Lumières : Stefan Bolliger

Conception sonore : Bert Wrede

Collaboration à la traduction et assistanat à la mise en scène : Ruth Orthmann

Assistanat aux costumes : Aurélia Bonaque Ferrat

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Avec la troupe de la Comédie-Française : Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Sébastien Pouderoux

Jusqu’au 12 juillet 2026

Mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h

Théâtre du Vieux-Colombier

21 rue du Vieux-Colombier

75006 Paris

Réservations : www.comedie-française.fr