« La maison, Philippe, les enfants, le chien, et basta ! » Ainsi se résume la vie d’Olga, une vie d’abnégation circonscrite et sans nul autre sens que celui de son mari. Jusqu’au jour où celui-ci la quitte brutalement pour une autre, plus jeune évidemment. Olga qui avait abandonné sa famille et l’écriture pour suivre cet homme, régler son pas à celui de sa famille, fait de certitudes conjugales et domestiques, Olga sombre. C’est une journée particulière où rien ne va plus, où tout vous échappe ; le dîner de réconciliation vire à la catastrophe, le fils tombe malade, le chien agonise et meurt, les fourmis envahissent la maison, le téléphone ne répond plus et la porte d’entrée se bloque, empêchant toute échappée. C’est un cauchemar s’évasant qui emporte Olga vers la folie. Femme rompue, pour reprendre Simone de Beauvoir, Olga craque et sous la laque polissée d’un tableau familial idéal, sous le vernis de la femme et mère parfaite, apparait la violence âpre et nue d’un déterminisme social et patriarcal qui la renvoie au vertige du néant. Olga à son tour est « la poverella », cette voisine napolitaine de son enfance qui pleurait toute les nuits son abandon et dont les larmes hantent ses nuits.
Gaia Saitta s’empare du roman d’Elena Ferrante, Turin devient Bruxelles, là où, dit-elle, elle vit désormais, Mario, Philippe, ce qui dans ce contexte de lâche abandon et de ses conséquences a peu d’importance mais opère d’emblée une troublante et volontaire identification entre Olga et Gaia Saitta, des points communs soulevés entre les deux que la metteuse en scène dénonce pour au final mettre en exergue sa propre émancipation du modèle patriarcal subie par Olga. Une telle histoire peut se passer n’importe où, ce qui importe ici c’est cette fine analyse de mise à mort sociale d’une femme, réduite à n’être plus rien, et que la folie emporte. Gaia Saitta a l’intelligence de ne pas en rajouter plus que ça, pas de larmes ni de cris, pas d’orages ni d’éclats, une douleur muette, Olga sombre dans la folie mais sans rien de démonstratif, de théâtral, et ce qui advient est d’une étrange et inquiétante banalité feutrée, une réalité à laquelle elle ne résiste pas, s’y pliant même, comme inscrit dans un parcours de vie qui fatalement incluait possiblement aussi cette trahison. L’errance circonscrite à cette demeure où elle piétine et se heurte au présent, au vide de l’absence a des allures d’odyssée d’une lenteur cauchemardesque, les longs silences sidérant autant de valeur et de force que l’écriture acérée d’Elena Ferrante.

La force du patriarcat tient aussi à cette cécité et cet amuïssement, cette acceptation inconsciente, cette intégration d’être un jour fatalement victime et de s’y contraindre, de basculer dans le néant sans y prendre garde. On songe à Cassavetes, une femme sous influence et les références cinématographiques ne manquent pas ici, traversées de figures féminines toujours sacrifiées et sacrificielles et que les écrans de télévisions sur le plateau diffusent en flot continue, de – oui – Sue Ellen Ewing (Linda Grey in Dallas) à Mamma Roma (Anna Magnani). Grandeur de ces tragédies minuscules qui élèvent au rang d’héroïnes mythiques ces vies minuscules.
La scénographie a son importance ici, une maison désossée dont il ne reste que la structure métallique, une cage en somme, où les meubles de guingois s’enfoncent dans le sable, dans laquelle Gaia Saitta installe quelques spectatrices – ce pourrait être leur histoire, ce pourrait être chez elles – à qui elle s’adresse directement, comme parfois avec la salle, devenues témoins de cette déréliction irrépressible. Mais si Olga chute lentement, Gaia Saitta résiste et dénonce vertement. Et cette pièce devient une performance qui abolit nécessairement le quatrième mur et projette ce récit dans une réalité soudainement tangible, universelle. Une distance qu’opère l’actrice et metteuse en scène, où le je de la performeuse et son questionnement est toujours en regard du jeu de la comédienne et du récit, une friction qui met en abîme les contradictions et paradoxes de la condition féminine en lutte contre son assignation toujours pérenne dont les deux sont, à leur façon, le symptôme différencié. Gaia Saitta fait du récit d’Elenna Ferrante un manifeste politique et féministe se refusant fermement à la résignation où la lutte contre le patriarcat ne peut être que collective et solidaire et pas seulement sororal. L’élision d’une lettre métamorphoser un destin, crever ou rêver ne plus être un dilemme. Preuve en est cette fin formidable de culot, ne manquant pas d’humour, où Gaia Saitta déclare tout de go que c’est la maison, symbole ou métaphore de cet enfermement des femmes et dans laquelle Olga se cogne sans pouvoir en sortir, qu’il faut détruire. Alors les spectateurs sont-ils invités à démonter le décor dans son intégralité. Ce qu’ils font sans barguigner. Ne reste plus que le sable et la mer au lointain. Sous le patriarcat, la plage !?

Les jours de mon abandon d’après I giorni dell’abbandono d’Elena Ferrante
Conception, adaptation et mise en scène de Gaia Saitta
© 2002 chez Edizioni E/O
Collaboration artistique : Sarah Cuny, Mathieu Volpe, Jayson Batut
Texte et dramaturgie : Gaia Saitta, Mathieu volpe
Assistanat à la mise en scène : Sarah Cuny
Scénographie : Paola Villani
Création costume : Frédérick Denis
Création musique et son : Ezequiel Manalled
Création lumières : Amélie Géhin
Création vidéo : Stefano Serra
Assistanat vidéo : Arthur Demaret
Photo : © Anna Van Waeg
Avec : Jayson Batut, Mathida Karam, en alternance avec Flavie Dachy, Gaia Saitta et le chien Vitesse
Vu le 30 mai 2026
Théâtre de la Ville / les Abbesses
19 rue des Abbesses
75018 Paris
Réservation : 01 42 74 22 77

