Portée par un travail d’excellence réalisé par une armée de petites mains, la haute couture déploie son univers inaccessible pour le commun des mortels. Réputée à perte et pourtant absolument nécessaire à l’image et au supplément d’âme d’un capital sans état d’âme, les défilés biannuels créent cette valeur imaginaire ajoutée comme une taxe supplétive à la misère du monde. Et malgré cela, et pour cela, des personnes victimes de discrimination, noires, latinos, LGBTQ+, s’emparèrent de ce miroir aux alouettes, et lancèrent à grand fracas depuis les ballrooms de nouvelles danses et mises en jeu du corps directement inspirées du monde de la mode dans une affirmation politique militante : voguing, waaking… Il y avait donc une espèce d’évidence à cette pièce programmatique de Josépha Madoki, qui se double d’un immense plaisir de spectateur. Haute Couture reprend tous les codes du genre, mixant avec énergie et élégance, ces styles qui irriguèrent cette contreculture avant d’être à nouveau absorbés par la culture dominante. Par-delà l’exercice spectaculaire la chorégraphe assemble le discours reconnaissable à tout autre de Coco Chanel sur la libération du corps des femmes par la mode et celui de l’affranchissement des dominés. Au regard de cette industrie, au regard du monde tel qu’il va, il pourrait y avoir quelque chose d’indécent à tirer ce lien comme un fil entre des problématiques aussi disparates. Et pourtant, sous réserve de ne pas en rester à la littéralité d’une telle assertion, une indéniable vitalité et force politiques émanent de ces corps attifés, affirmés, campés, comme une fierté envers et contre tout, comme une lutte contre le carcan des normes à défaut de la lutte finale. Au-delà du ramage, chaque interprète exhausse sa puissance d’interpellation par la marche exubérante et libre du corps.
Haute Couture brille par la réunion des virtuosités qui s’y expriment comment autant de numéros. Les chorégraphies de groupe fascinent par leurs unissons autant que par leur compositions complexes, l’épanouissement du waacking comme un ensorcelant bouquet de fleurs dans une perpétuelle efflorescence. Le défilé de mode habituellement lisse de la présence absence des mannequins cède la place à la révélation des singularités des danseurs. Les costumes occupent évidemment une position significative et importante dans ce projet. Ils réussissent comme l’ensemble de la proposition à s’approcher de son sujet sans rien perdre de sa critique : réalisés à partir d’upcycling de denim (la fameuse toile de serge originellement tissé à Nîmes), quand bien même cette matière évoquera en premier lieu la mode urbaine et populaire du jeans, elle fut d’abord pendant très longtemps celle des vêtements de travail des dominés. Le signe d’un asservissement. L’éthique de cette Haute Couture est ainsi de ne jamais perdre de vue cette histoire de dominations et discriminations.
Haute Couture
Chorégraphie et direction artistique : Josépha Madoki
Styliste : Mario Faundez
Interprétation : Rémi Bajrami, Mathis Said, Célia Derrahi, Mariam Kamara, Tomasz Gawecki, Lexane Turc, Exaucé Lokebo, Coralie Murgia
Compositrice : Naajet
Voix : Bixente Simonet
Création lumière : Marine Stroeher
Scénographie : Marta Pasquetti
Crédit photo : @ Duy Laurent
Durée : 50 minutes
Samedi 11 avril 2026 à 19h
Dans le cadre du Festival Boost des RCI93
Le Pavillon
28, avenue Paul-Vaillant-Couturier
92230 Romainville

