L’avenir est dans les œufs. Tout commence par le chant des oiseaux, coucous, merles, rossignols… sauf que tout ça, si joli à entendre, n’est qu’un enregistrement, celui d’un monde disparu. Ici le vivant a été éradiqué par l’utilisation intensive des pesticides, insecticides, fongicides des fermes industrielles. Cinq épouvantails désormais désœuvrés, plus de champs à protéger, de corbeaux à effrayer, musiciens à leurs heures perdues, ont mis sur pied une radio pirate et, chasseurs de son, ont archivé les bruits de la nature aujourd’hui silencieuse. Un projet de vie, si on peut dire ça, qu’ils diffusent à d’autres communautés invisibles. Tout n’est pas mort cependant, restent quelques survivants. Une abeille wallonne, reine désormais sans ouvrière, passant par-là, est dûment interviewée. Rêveurs mélancoliques du temps d’avant, activistes écolos qui ont vu impuissants le monde disparaître, une catastrophe annoncée, ils sont paradoxalement les gardiens utopiques et rêveurs du vivant qui n’est plus. Mais une poule, même artefact, peut-elle sauver le monde ?
Philippe Quesne signe une fable écologique et dystopique, constat lucide d’un monde courant, aveugle, à sa perte. C’est d’une douce poésie et ce qui se dit là, d’essentiel, n’est pourtant pas asséné avec force démonstration ni didactisme mais avec beaucoup d’humour, et de légéreté feinte. Non, au contraire c’est avec beaucoup de délicatesse qu’il nous avertit d’une catastrophe en marche à laquelle nous restons sourd. Ces cinq épouvantails, dégingandés, dans ce décor immaculé, quasi vide, où traînent quelques bottes de foins, où les accessoires sont bricolés avec trois fois rien, de ce qu’ils avaient sous la main, fourches et râteaux, où le seul corvidé est en plastique, ont une dimension clownesque, de ces pantins de chiffons de notre enfance. Alors d’emblée, par cet aspect quelque peu enfantin, la magie opère très vite. Philippe Quesne met ainsi une heureuse distance avec la gravité de son propos, un constat implacable qui n’épargne pas les responsables de cette catastrophe écologiques en cours, de la destruction de notre écosystème pour un profit toujours exponentiel. Rien de réaliste, acteurs masqués et voix déformées, pantomime des corps, créent cette distanciation bienvenue. Surtout traverse cette création une capacité d’émerveillement envers et contre tout, une (fausse) naïveté, qui rend encore plus précieuse cette nostalgie d’un monde disparu. Une nostalgie de ce qui n’est pas encore advenu, n’est pas là le moindre des paradoxes. Rien que la première scène, cette longue écoute attentive et heureuse des chants d’oiseaux par ces épouvantails… avant que nous ne comprenions que tout ça n’est, hélas, qu’un enregistrement sur un vieux magnéto. Ou encore cette attention et bienveillance pour cette abeille wallonne, interrogée en wallon comme il se doit, sur son ressenti et sa désormais solitude. Alors, oui, on s’émeut, touché par ces cinq épouvantails qui espèrent encore, comme nous, en des lendemains où les oiseaux chantent.

Farm fatale, conception, scénographie et mise en scène de Philippe Quesne
Avec : Sébastien Jacobs, Léo Gobin, Nuno Lucas, Anne Steffens, Gaëtan Vourc’h
Collaboration à la scénographie : Nicole Marianna Wytyczak
Collaboration aux costumes : Nora Stocker
Masques : Brigitte Frank
Création lumière : Pit Schultheiss
Création son : Robert Göing, Anthony Hugues
Assistanat à la mise en scène : Jonny-Bix Bongers, Dennis Metaxas
Dramaturgie : Martin Valdès-Stauber, Camille Louis
Régie générale : François Boulet
Régie lumière : Vincent Chrétien
Régie son : Félix Perdreau
Traduction et adaptation française pour le surtitrage : Valentine Haussoullier
Photo : © Martin Argyroglo
Jusqu’au 19 avril à 20h
Dimanche à 15h
Durée 1h30
MC93
9 boulevard Lénine
93000 Bobigny
Réservation : 01 41 60 72 72

