Il nous reçoit chez lui, assis à sa table, devant un cahier de phrases issues de Lumières du Corps, méditation sur l’art de l’acteur de son cher Valère Novarina, « Entrez dans la musique. Venez, vous qui n’êtes pas d’ici. Entrez, enfants doués d’obscurité, vous qui vous savez nés de l’obscurité, venez ! ». Renonçant à la verticalité et aux enchainements algorithmiques – chez Novarina les comédiens luttent hagards dans l’espace, déséquilibrés par des rafales de mots, des précipités d’adjectifs, des rouleaux de néologismes, loin des dialogues ordonnés – il restera assis pour une « lecture à la table », renouant avec l’enfance de l’art, ce premier jet où un acteur apprivoise un texte, sa ponctuation, sa respiration, avant que le geste ne se loge sur le plateau. « Quelle chance d’avoir devant, rien », écrit Novarina, ce moment où tout est ouvert, à faire, à dire, sans préjugés, un simple corps à corps avec les mots, sans le chloroforme apposé sur les cadavres de lettres que pratiquent les manuels d’enseignement de la littérature. Pas de personnage, juste un acteur aux prises avec la force tellurique de Valère Novarina, ces mots qui tambourinent littéralement, demandent à être proférer, à s’extraire de leur gangue, « l’acteur procède au lancer de langage : comme des dés dans l’air, les mots sont des rébus à six faces qui tombent sur l’une seulement. Les phrases sont des énigmes que l’acteur ne résout en rien ; il tient dans ses mains les mots irrésolus en faisceaux d’équations ouvertes.”

Un chandelier à 7 branches allumé repose sur une étoffe orangée, on imagine une sorte d’autel ceint du linge sur lequel, dans la liturgie catholique, le prêtre dépose le calice, la patène et le ciboire.  Marcel Bozonnet officie, selon un rituel ancestral et le verbe se fait chair. Les mots se fraient un couloir dans une course de haies, sautent par-dessus bord, arrivent jusqu’à nous dans leur radicalité, s’entrechoquent sur nos têtes en assemblages nouveaux, font des claquettes entre son et signe, si loin des bouillies langagières lyophilisées. « Il faut aller profond dedans, avec les mains […]. Passer au travers des mots, les traverser un à un, les renverser au passage ». Avec Novarina le comédien se fait terrassier. Marcel Bozonnet règle son souffle, négocie les virages, tour à tour furieux, comique, lyrique, prend à partie ses pieds, ses mains, ses yeux, les cheveux dressés sur la tête, clignant des paupières dans la lumière. S’est déposée en lui la mémoire des personnages passés, une profération sans pause ni adresse directe au public, explorant uniquement les virtualités sonores, visuelles, sémantiques, rythmiques de chaque séquence, sa matérialité spirituelle. A la différence d’André Marcon qui ciselait chaque syllabe ou de Daniel Znyck qui les expulsait, Marcel Bozonnet slame presque, psalmodie tout en légèreté.

Avec Valère Novarina, il nous rabat le caquet, nous rappelle la lumière du corps qui se joue de la mort, durant notre brève apparition sur un théâtre d’ombres.

Les lumières du corps de Valère Novarina ( Ed P.O.L)

Collaboration artistique :  Laure Née

Composition électro-acoustique :  François-Xavier Bertin, Robin Cordier

Création lumières :  Titiane Barthel

Création son : Robin Cordier

Création costumes : Renato Bianchi

Masques : Werner Strub

Assistant mise en scène et régie son :  Clément Bozonnet

Photos : © Avril Dunoyer

Vu le 18 avril 2026

 Durée : 50 mn

Théâtre du Soleil

2 rte du Champ de manœuvre

75 012 Paris

 Réservation :07 74 47 29 93

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