Le cabaret, lieu de résistance et de transgression, abrite depuis toujours des êtres fantasques, créatures à la marge, témoins des soubresauts de leur temps quand ils n’en sont pas les victimes. Pierre Maillet ressuscite le Reno Sweeney, cabaret new-yorkais, dans lequel, adaptant la pièce de Sara Stridsberg, L’art de la chute, il ressuscite deux figures décadentes de l’aristocratie new-yorkaise, déchues, ruinées et demi-clochardes, Edith Ewing Bouvier Beale et sa fille Edith Bouvier, Little Eddy. Respectivement tante et cousine de Jacky Kennedy. Mère et fille vivaient en vase-clos, recluses, menacées d’expulsion par les services d’hygiène, dans une bâtisse de 28 pièces, crasseuse et nauséabonde, où pullulaient chats, raton-laveurs et pigeons. Il existe un documentaire, brut de décoffrage et désormais culte, sur leur condition sidérante, « Grey Gardens » par les frère Maysles*. Point de départ de leur célébrité, ce film a fait d’elles deux icônes underground et queer où leur situation, malgré un sauvetage in extremis par Jacky Onassis, et leur chute vertigineuse, peut être considérée comme une provocation envers leur milieu d’origine mais aussi pour l’ensemble de la société. Dans la chambre bordélique de la mère, qui résume toute leur existence, ce sont paradoxalement et résolument deux femmes libres, libérées de toutes contraintes sociétales. Il y a là quelque chose de l’anarchie qui s’ignore.
Adaptant librement la pièce de Sara Stridsberg, elle-même inspirée du documentaire, Pierre Maillet réinventent avec panache et folie ces deux femmes, qui ne manquaient dans leur dénuement extrême ni de l’un, ni de l’autre. Dans l’arrière salle de ce cabaret-fantôme revisité, Little Eddy convie musiciens et techniciens pour dérouler le fil de son existence. La scène devient cette chambre foutoir et crade où résonnent les échos théâtraux des querelles entre la mère et la fille, une relation toxique entre haine et amour, où agonisent les espoirs d’un retour à N.Y. Passent aussi les quelques rares relations entretenues, comité d’hygiène, raton laveur, pasteur et en bouquet final, deus ex-machina, Jacky K. Esthétique camp de mise, glamour cheap et bricolé, aidée en cela par Little Eddy elle-même dont le vestiaire excentrique, « révolutionnaire », un art du détournement stupéfiant, a fait d’elle, post-mortem, la muse de Galliano. Frédérique Loliée a la démesure du personnage, créature de cabaret troublante qui allie l’excentricité et l’abattage d’une meneuse de revue avec le tragique mélancolique d’un Auguste. En face, dans le rôle de la mère – Big Eddy -, grotesque, odieuse et monstrueuse, Pierre Maillet est impayable, effrayant même. Ces deux-là fonctionnent comme de formidables duellistes (il faut entendre leur dialogue, répliques vachardes ciselées et d’une franche méchanceté) qui boostent énergiquement cette création azimutée et franchement hilarante qui jamais ne brosse un portrait misérabiliste de ces deux marginales. Au contraire, il y a même étonnement une certaine tendresse.

Des personnages aussi libres, aussi naturellement excentriques, ne pouvaient qu’atterrir un jour-là, dans un cabaret où l’exception est toujours la règle. C’est d’ailleurs au Réno Sweeney, en 1978, que Little Eddy sortie de cet enfer créera son spectacle, elle qui se rêvait show-girl. Le cabaret est un refuge pour les anges déchus… Evidemment on chante, et plutôt bien, accompagné par « les cow-boy électriques » lesquels sont aussi partenaires de jeu, qui raton-laveur, qui le père, qui l’amant Gold, qui Jacky K… Le public est mis à contribution, interpellé comme il se doit (Little Billy cherche un mari, astrologiquement balance, qu’on se le dise) quand il n’est pas invité à danser la chenille (« pour faire théâtre contemporain »). On improvise aussi et s’invite dans cette biographie chaotique de ces deux femmes borderline l’actualité poivrée de satire – tir nourri sur Bolloré entre autre -. C’est un peu foutraque, parfois, c’est la règle du genre qui donne tout le sel de cette représentation mais Pierre Maillet maîtrise fermement sa mise en scène sous le chaos apparent qui n’est que le reflet de celui, intérieur, de Little Eddy. Pierre Maillet réussit haut la main à dessiner un portrait attachant de ces deux magnifiques perdantes, qui dans et par leur déchéance ont mis à nu la mécanique et la violence de l’exclusion pour les femmes soumises au patriarcat. « On a dû chuter en dehors du temps. Ça peut arriver à certaines femmes. De chuter hors du temps. Et ensuite elles ne retrouvent pas leur chemin. Le temps les a quittées. Le temps les a abandonnées »
Reste le chemin et le temps du cabaret pour de la chute faire magistralement tout un art.

Edith Beale au Reno Sweeney, d’après L’Art de la chute de Sara Stridsberg
Traduction : Marianne Ségol
Adaptation et mise en scène : Pierre Maillet et Les Gens Déraisonnables
Avec : Frédérique Loliée, Pierre Maillet
& Les Cow-boys électriques : Luca Fiorello, Thomas Jubert, Thomas Nicolle, Guilaume Bosson
Scénographie et lumières : Nicolas Marie
Régie générale : Thomas Nicolle
Création son : Thomas Bosson
Musique : Guillaume Bosson et Lucas Fiorello
Costumes : Zouzou Leyens
Collaboration costumes : Isabelle Airaud et Mathys Parmentier (stagiaire)
Perruques et maquillages : Cécile Kretschmar
Accompagnement dramaturgique et développement de projet : Aurélia Marin
Administration : Odile Massart
*le documentaire Grey Gardens est en libre accés sur Youtube
Photo : © Jean-Louis Fernandez
Du 19 au 31 mai 20126
Dumardi au vendredi à 21h, samedi à 20h, dimanche à 15h30R
Relâche dimanche 24 et Lundi 25 mai
Théâtre du Rond-Point
2bis avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Réservations : www.theatredurondpoint.fr

