L’art de vivre ou l’art de la joie. Si la scénographie de Clédat et Petitpierre est taillée avec la perfection d’un crayon, alors Guillaume Drouadaine et Fabien Coquil en sont incontestablement les bonnes mines, infiniment réjouissantes. L’art de vivre, et c’est une première leçon, se distille l’air de rien, et c’est pourtant un air souverain tant il gouverne en profondeur à nos émotions et nous arrime au vibrato de cette pièce, toute musicale, aussi léger qu’un bruissement de feuillage. Leurs visages, tel celui offert en ouverture, ovale muet, yeux fermés, puis ouverts, enfin levés au ciel, s’illuminant d’un imperceptible et pourtant immense sourire, composent la lorgnette qui nous fait voir au-delà ou au travers de la surface des images. Cette délicate et sensible entrée en matière sera notre alerte boussole, toute mobile. D’un visage émergé des ténèbres, Clédat et Petitpierre font advenir un imaginaire comme un pop-up d’album. Dans ce geste simple et saisissant, il y a la croyance déployée en acte que le monde entier, que l’entièreté de la vie, se retrouvent, précisément, dans un seul être et qu’il est lui-même la clef d’un infini.
De quel bois sommes-nous faits ? Sol, estrade, canne, chapeau, vêtements, tout parait émaner de la même essence. Le hêtre se fait la peau de l’être. Univocité d’un espace moniste dont les veines cernent tout le visible hormis des chaussettes et le tuyau d’une pipe, identiquement noirs. Tout est de mèche pourrions-nous ajouter dans une dernière inspiration, alors qu’elle brûle justement à cour. Ceci n’est pas une pipe, mais il n’empêche : le temps se consume dans la litanie d’un quotidien s’égrenant et variant délicieusement ses répétitions. L’univers plastique, particulièrement graphique, troublant et surréaliste, instaure un muet dialogue avec le peintre des illusions et des imaginaires contendants, René Magritte. C’est d’ailleurs une de ses monographies que l’un des deux compères parcourt page à page tandis que le regard de l’autre s’abime dans l’obscurité qui assiège leur planche de salut. L’art de vivre est peut-être à chercher entre néant et artifice. Le vrai hésite quelque part entre le faux et le vide. Dans ce no man’s land, ces deux-là, bien vivants, ne sont pas Laurel et Hardy, ni Bouvard et Pécuchet. Pour autant, ils forment un duo inédit, inoubliable, nous séduisant de la plus belle des façons, nous touchant en plein cœur. Ils produisent la vérité d’une amitié, faite de peu et de riens, où les arguties riment avec minutie, où les mots, rares, ne sont jamais plus hauts les uns que les autres, mais forment la partition d’une petite musique réconfortante, régulièrement conclue avec cet inénarrable « c’est bien ». Ils sont le pépiement des oiseaux, le souffle du vent dans un roseau sauvage, ils sont le prélude à l’après-midi de deux faunes, ils sont l’écume du vivant. L’art de vivre est prodigieux en ce qu’il fait du détail et de l’infime une gloire habituellement inaperçue, avec lui nous nous repaissons du mineur, pétris d’une ineffable langueur. L’art de vivre est une marqueterie d’affects ténus, de conversations qui sous couvert d’insignifiance se font le porte-voix d’une philosophie essentielle. « Je vais mettre mes bottes », « Je te zippe ? », … ce terre-à-terre enracine l’effet comique au plus près de la vie, et de l’anodin refait le monde.

Intemporels, nos héros des temps modernes marchent dans les traces-palimpsestes du cinéma muet et de la comédie musicale, par un affleurement aussi délicat qu’un bourgeon au printemps. La pièce suit le rythme des émotions comme des saisons que l’on se fait une joie de retrouver avec une rassérénante régularité. Les conversations s’animent d’un mouvement perpétuel qui jamais ne cale mais se fait simplement silencieux par intermittence. La vitalité tressaille par ces changements de rythme virtuoses, où, sans crier gare, les gestes et mouvements jusque là extrêmement détachés s’effectuent dans un battement d’ailes. L’art de vivre, magistralement porté par ses deux interprètes, offre non seulement une belle leçon de vie mais tout autant une incroyable leçon d’art théâtral : le jeu atteint ici des sommets où les émotions passent sur les visages comme des nuages, formant leurs paysages à perte de vue.

L’art de vivre, mise en scène, chorégraphie, scénographie, costumes : Yvan Clédat, Coco Petitpierre
Avec : Guillaume Drouadaine de la troupe Catalyse, Fabien Coquil
Création sonore : Stéphane Vecchione
Création lumière : Yan Godat
Dramaturgie : Baudouin Woehl
Regard chorégraphique : Max Fossati
Réalisation des éléments scéniques : Yvan Clédat, Coco Petitpierre
Assistanat à la réalisation textile : Anne Tesson
Photos de l’article : @ Yvan Clédat
Durée : 60 minutes
Du 11 au 12 mai 2026 à 19h
TPM
Théâtre Public Montreuil
salle Maria Casarès,
63 rue Victor-Hugo
93100 Montreuil
Tél : 01 48 70 48 90
Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis (RCI93)

