Ils sont cinq dans cette boucherie industrielle, à nettoyer de nuit la pourriture du jour. Cinq pour un emploi précaire, quatorze nuits, et un salaire qu’on devine de misère. Nouveau prolétariat, esclavage moderne qu’on dit avec cynisme « nouveau métier ». Ce n’est pas de l’emploi, juste des heures, juste de quoi survivre avec ce sentiment tenace d’insécurité qui ne vous lâche plus et bouffe votre quotidien. Violence d’une condition que dénonce sans pathos, sans misérabilisme Alexander Zeldin dans une mise en scène hyperréaliste qui vous poigne par sa justesse implacable. Ce n’est pas un docufiction, c’est du théâtre, irrigué d’une observation sans aménité sur un monde capitaliste, ultralibéral, qui broie sciemment les individus, corvéables à merci. Dans ce décor banal à pleurer, cette salle de repos crasseuse, malgré la dureté d’un boulot merdique qui vous épuise, Alexander Zeldin, brillement et avec une infinie délicatesse, malgré la rudesse de son sujet pourtant dénoncé crûment, démontre qu’il peut exister une forme de résistance, une solidarité de fait, souterraine et malgré-soi. Prendre soin de l’autre, votre compagnon de galère, par un simple geste, un regard, si cela ne change rien à votre condition de forçat, cela au moins adoucit, le temps d’une courte pause, vos maux, votre condition, comble votre solitude.

Alexander Zeldin signe des dialogue ciselés, biseautés de banalités qui valent mieux qu’un discours, bourrelés de silences têtus, et une mise en scène magistrale, minutieuse et précise, faite de petits détails, de gestes parfois simplement ébauchés, comme échappés, tout ça en apparence anodin, insignifiant même, mais qui en disent si long sur ses vies fracassées… Sur l’état d’un corps en souffrance, physique ou morale, votre condition sociale ou encore votre isolement. Sur les liens qui se créent, se nouent et se défont, petit à petit, entre chacun. Un repas partagé, un livre lu à voix-haute, un biscuit offert, le prêt de vingt-euros arraché… Pas de manichéisme pourtant, des zones d’ombres existent aussi que l’on devine en creux. Chaque personnage est ainsi détouré avec le plus grand soin sans que jamais Alexander Zeldin n’explicite.

Et les comédiens sont tout simplement formidables, dirigés au cordeau, troublant de vérité, de naturel dans un jeu qui se refuse à être démonstratif absolument. Ou même le corps devient le marqueur d’une condition sociale, de ses dérèglements. Un art de la nuance exemplaire, du non-dit aussi, qui offre à chacun sa part d’humanité fragile et intangible malgré tout. On ne peut oublier Suzanne (Charline Paul), quinquagénaire usée par une vie de pauvreté pour qui chaque euro, chaque centime compte, piquant le PQ des toilettes, les biscuits de sa collègue, devenu son seul et unique repas. Luisa (Lamya Regragui-Muzio), forte en gueule et pourtant si fragile en sa solitude, la seule qui craquera. Esther (Juliette Speck), bouffée si jeune par la polyarthrite rhumatoïde et pour qui la souffrance au travail, auquel elle ne peut renoncer puis qu’on l’y oblige – pas assez handicapé pour les services sociaux -, est double. Philippe (Patrick d’Assumçao), le seul permanent de l’équipe, taiseux se réfugiant dans les polars. Et Nassim (Nabil Berrehil), le petit chefaillon imbu de son autorité, les humiliant d’ordres en contrordres absurdes, de réunions de service inutiles, de promesses non tenues. Sans oublier l’apparition fugace de Mahir (Bilal Slimani), à qui on refuse le poste quémandé puisque sans-papier. On est bouleversé, bousculé par ce qui se joue, se dit sur le plateau, cette résistance malgré-tout, quelque peu désespérée, cette solidarité si fragile devant les coups de boutoir d’une violence sociétale et capitalistique devenue une triste banalité et dont ils sont les victimes sans échappatoire. Un déterminisme tragique auquel on les contraint. Jusqu’à cette dernière scène apocalyptique et cauchemardesque d’un nettoyage de dernière minute d’une chaîne industrielle couverte de sang. Si Alexander Zeldin se refuse, en toute logique, au happy-end, rien n’est résolu, rien ne peut l’être en l’état, et comment pourrait-il l’être ?, au moins rend-il ici, à tous ces damnés et soutiers du capitalisme, la dignité qu’on leur refuse.

Prendre soin, texte et mise en scène d’Alexander Zeldin

Collaboration à la mise en scène : Kenza Berrada

Scénographie et costumes : Natasha Jenkins

Lumières : Marc Williams

Son : Josh Grigg

Mouvements : Marcin Rudy

Coach vocal : Hyppolyte Broud

Coordinatrice d’intimité : Claire Chauchat

Assistant costumes : Gaïssiry Sall

Assistant son : Antoine Reibre

Régie générale et lumières : Léo Garnier, Erwan Emeury

Régie plateau : Vincent Rousselle

Régie son : Victor Koeppel

Régie costumes : Noémie Raymond, Gaïssiry Sall

Construction décor et accessoires : Théâtre Ntional de Strasbourg

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Avec Patrick d’Assumçao, Nabil Berrehil, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck

jusqu’au 12 juin 2026 à 20h

le dimanche à 15h

relâche le lundi

Théatre de la Ville / Les Abbesses

19 rue des Abbesses

75018 Paris

réservations : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.fr