La blancheur du grand carré éblouit avec la préscience d’une géométrie immaculée. A cour et jardin clôturé par des colonnades de projecteurs sur pied, l’espace se rêve cloître des temps nouveaux. Bordurant sa limite arrière, des amas d’étoffes affalées laissent sourdre leurs vibrations colorées, comme des prières en devenir. Ceux qui prennent ici place successivement sont pareils à des officiants, opérant leurs gestes et transcrivant leurs chants dans l’épaisseur spectaculaire. La chair surgit au détour de sombres tenues noires, que l’on imaginerait presque ecclésiastiques, mais échancrées, short, culotte, débardeur, réhaussées pour l’une d’un grand collier d’argent, pour une autre encore d’une ceinture faite du même métal. Le syncrétisme de Lara Barsacq concatène religieux orthodoxe et artistique chic : une même affaire de signes distinctifs.

Kassia Undead est la révélation en live d’une poétesse et compositrice byzantine du IXe siècle : Kassia de Constantinople. La chorégraphe n’en fait pas, et c’est heureux, un seul enjeu musicologique mais bien plus une arme politique : Kassia Undead exhaussera la liberté et l’audace de cette femme et rappellera qu’il fut une époque où l’Occident et l’Orient se rejoignaient et conversaient à Constantinople. Au-delà du nécessaire et précieux geste de reconnaissance d’une figure féminine oubliée dans l’histoire patriarcale de la musique et des arts, Kassia Undead, c’est peut-être cela même avant tout : la bénédiction d’une rencontre civilisationnelle dans une actualité réactionnaire et mortifère où certains prêchent ad nauseam une guerre de civilisation, ou encore l’éloge émancipatrice et en acte de la queerness enjoignant le joyeux dépassement des rôles et assignations.

Elle écrivit : « Je hais le silence lorsqu’il est temps de parler » qui résonnait encore puissamment ce soir-là.

A l’instar d’une icône religieuse, Lara Barsacq trace les contours de cette présence absence avec une sophistication enjouée qui, d’un même geste, révèle et escamote. D’un geste ancien, d’une voix vocodée puis recouvrée a capella, Kassia Undead se fait pure invocation : celle d’un nom, d’un chant, d’un corps. La danse émarge aux frontières de la mémoire et du présent, effectue sa navette entre la musique entêtante et synthétique de Kate Hortl et celle, lumineuse et ensorcelante, de Kassia de Constantinople.  La pièce évolue par un complexe tissage de sons, d’images et de gestes opérant sous le régime de l’épiphanie : dans le tumulte agrégé, les superpositions et juxtapositions de formes, parfois hétérogènes, fusionnent dans de sidérantes acmés pour ensuite se défaire et repartir ailleurs par une ludique débandade. Ça gambade dans ce jardin, on se chevauche, on s’entrelace, des bêtes à plusieurs têtes dignes des portails d’église romane s’ébranlent lentement, les visages partent en arrière, les yeux révulsés, extatiques. La beauté de Kassia Undead tient justement au fait que la pièce jamais ne se fige dans une pause narcissique, dans une image, mais est au contraire mouvement perpétuel, nous déplaçant toujours ailleurs. Elle n’est pas un dogme, ni même un geste hagiographique mais emprunte la folle liberté de son inspiratrice. Les gestuelles sophistiquées des interprètes sont comme le maniérisme des peintres, transmutant le plomb du réel en signe hors des temps. La danse n’est-elle pas elle même une écriture faites de signes épelés dans l’espace et le temps ? Le corps de la danse se trouve élargi par un nouveau corpus religieux et pictural. Par la grâce de ses interprètes, entremêlant chants et mouvements, Kassia Undead déploie avec virtuosité sa maïeutique d’une hermétique et nous conquiert corps et âme.

Kassia Undead , création et interprétation : Marta Capaccioli, Tarek Halaby, Cate Hortl, Emma Laroche-Brassié, Els Mondelaers, Aymara Parola, Agnès Potié, Klara Verkin

Création musicale Cate Hortl

Musique : Kassia de Constantinople, Salim Bali

Création Lumière : Estelle Gautier

Conseils artistiques : Gaël Santisteva

Accompagnement vocal : Jean-Baptiste Veyret-Logerias

Historienne de l’art : Brunella Danna Allegrini

Scénographie : Ateliers Indigo – Alexandra Siebert, Alice Forsberg, Clara Vandebotermet, Jean Everarts, Magali Cote, Patricia Calà (accompagnés par Lily Sato, Adrien Vermont, Maya de Mondragon et Corinne Chotycki)

Sérigraphie Frédéric Jamagne

Stagiaire et scénographie : Teo Verougstraete

Costumes : Lara Barsacq

Réalisation costumes : Catherine Somers et les ateliers costumes du Théâtre de Liège

Régie générale : Emma Laroche-Brassié

Régie son : Benoit Pelé, Fred Miclet

Photos de l’article : Stanislav Dobak

Durée : 60 minutes

Du 11 au 12 mai 2026 à 21h

TPM

Théâtre Public Montreuil

salle Maria Casarès,

63 rue Victor-Hugo

93100 Montreuil

Tél : 01 48 70 48 90

Dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis (RCI93)