La Calisto, chef d’œuvre de Cavalli et fleuron de l’opéra vénitien, est une œuvre hybride faite de contradictions où la gravité le dispute à la légéreté, la tragédie à la comédie. Œuvre de contrastes étonnants, un mélange des genres contradictoires, faite de ruptures de style abruptes et pourtant d’une harmonie brillante, d’un équilibre parfait. Opéra baroque, comme on définit ainsi les perles, singulier et d’une folle théâtralité d’où l’importance du livret de Faustini, en symbiose avec la partition de Cavalli, l’un n’allant pas ici sans l’autre. Tirée des Métamorphoses d’Ovide, l’histoire de Calisto, suivante de Diane, séduite par Jupiter et subissant la vengeance de Junon, avant d’accéder à l’immortalité, constellation au firmament (la Grande Ourse c’est elle) est un opéra d’un cynisme absolu et d’une cruauté sans pareille. La mise en scène de Jetske Mijnssen transpose avec raison et intelligence l’œuvre au XVIIIème siècle. Pas d’effet, pas de machine, de dieux tonnants, mais une suprême et sobre élégance, une beauté aristocratique vénéneuse. Sous la soie et le brocard, les intermittences du cœur et du sexe animent violemment chacun. Dans cette antichambre, propre au tragédie, où claquent les portes et s’entrechoquent les sentiments, le jeu de l’amour ne doit rien au hasard. La loi du désir n’est que prédation ou frustration, le sexe passion triste. Si la peinture d’ensemble tant remarquable ressemble à un tableau de Watteau, l’embarquement pour Cythère reste à quai et les plaisirs de l’île sont désenchantées. Pas de galanterie ni de mignardise mais un cruel libertinage que ne renierai pas Choderlos de Laclos et dont Calisto est la victime, proie d’un Jupiter lubrique et prédateur, sujet à la vengeance de Junon. Ce que la mise en scène met brillement en exergue, par cette mise à nu même de l’appareil dramaturgique, s’appuyant avec raison et strictement sur le livret et la partition musicale, ainsi que sur les chanteurs dirigés au cordeau et fortement engagés, c’est le violent contraste entre la condition des hommes au regard de celle des femmes. Junon, Diane, Calisto et même Lymphée, déesses, nymphes ou simples mortelles, elles sont toutes victimes, toutes objectivées, toutes blessées, toutes abusées, toutes par force frustrées. La vengeance de Junon envers l’innocente Calisto et non Jupiter (en résumé le « victim blaming ») sonne non pas comme une victoire mais bien, paradoxalement, comme une défaite de plus. Modernité cependant d’une œuvre de 1651 où l’amour lesbien est capable d’affronter la bestialité concupiscente des hommes, de réparer les blessures et de découvrir son plaisir (bel euphémisme). Même si cela participera à la perte de Calisto.

Dans la dernière scène Jetske Mijnssen crée la surprise, voir le choc, par un geste inattendu mais lourd de sens. Ce geste d’une brutalité inouïe de Calisto envers Jupiter, que nous tairons, marque comme le crépuscule des dieux qui précède l’humanité. C’est franchement osé, voire provocateur, mais surtout et par cela, par ce retournement spectaculaire, elle dénonce la fable, l’expurgeant ainsi de son fatras mythologique pour en dévoiler la dimension tragique et la profondeur humaine qu’elle contient. Le geste de Calisto n’est pas réparation ni vengeance mais la revendication de rester libre, au risque de sa perte.
Sur le plateau, vocalement, il faudrait les nommer tous, tant le talent musical crépite et fait des étincelles. L’excellence et la maîtrise dans le chant, lequel caractérise l’essence des personnages et leur psychologie retorse, mais aussi dans la subtilité du jeu et de ses variations impromptus et même la danse (soulignons, effet heureux, combien les ballets ici remontés à l’identique, menuets et contredanses, par le chorégraphe Dustin Klein participe de l’action sans ridicule aucun, plaisir de cour qui redistribue l’espace d’un instant les rôles et les relations de chacun). Opéra de troupe, aux rôles de mêmes importances, il y a entre eux une évidente complicité, un même enthousiasme à défendre ce chef d’œuvre, tous au diapason de la direction énergique de Sébastien Daucé qui fait toute la grande réussite de cette production d’un grand raffinement et à tout point remarquable. Sébastien Daucé donc qui dans la fosse dirige cette partition et l’Ensemble Correspondances avec subtilité, un sens de la nuance, et cette partition n’en manque pas, riche nuancier d’émotions où se disputent l’élégiaque et la cansonnette, le lamento tragique et la chanson de rue. C’est un maelstrom ébouriffant de sensations, de théâtralité exacerbée par la musique, et réciproquement, que porte haut Sébastien Daucé avec un bonheur communicatif, de la fosse au plateau et jusque dans la salle.

La Calisto, dramma per musica en un prologue et trois actes (1651)
Musique de Francesco Cavalli
Livret de Giovanni Fausti
Direction : Sébastien Daucé
Mise en scène : Jetske Mijnssen
Scénographie : Julia Katharina Berndt
Dramaturgie : Kathrin Brunner
Chorégraphie : Dustin Klein
Costumes : Hannah Clark
Lumières : Matthew Richardson
Avec : Lauranne Oliva (Calisto), Paul-Antoine Bénos-Djian (Endymion), Milan Siljanov (Jupiter, Jupiter déguisé en Diane), Anna Bonitatibus (Junon / L’Eternité), Sun-Ly Pierce (Diane), Zachary Wilder (Lymphée), Petr Nekoranec (La Nature / Pan / Une Furie), Dominic Sedgwick (Mercure), Paul Figuier (Le Destin / Le petit Satyre / Une Furie), José Coca Loza (Sylvain / Une Furie)
Ensemble Correspondances
photos : © Monika Ratterhaus
Chanté en Italien, surtitré en français /anglais
Le 4 & 6 mai 2026 à 19h30
Durée 3h
Théâtre des Champs-Elysées
15 avenue Montaigne
75008 Paris
Réservations : www.theatrechampselysees.fr

