Au sol, un corps puissant allongé sur le dos, silhouette de catcheur, jambe gauche repliée sous la cuisse, tête escamotée par une cagoule d’un même bleu Vierge que le jockstrap qui le ceinture. L’envoutante musique, techno et grands orgues, soulève le refrain aux airs de mantra qu’un phylactère numérique déroule non-stop en lettres rouges : THE POWER OF THREE WILL SET US FREE. La sainte trinité de Wojciech Grudziński n’est évidemment pas celle que l’on nous a rabâchée à longueur de catéchisme, et l’on doit bien reconnaître le courage iconoclaste, politique, de cet artiste polonais qui n’hésite pas à calquer son évangile très personnel sur celui de l’église catholique, toute puissante en Pologne. Les trois figures auxquelles se réfère le chorégraphe et interprète sont celles de Stanisław Szymański, Wojciech Wiesiołłowski et Gerard Wilk, danseurs de ballet légendaires de la scène polonaise de l’après-guerre, homosexuels. Trois destins contrariés, deux finiront par s’exiler.

Dans cet introït fetish, Wojciech Grudziński avance masqué.  Détournement et jouissif dévoiement de la mathématique et couleur réactionnaire. La sainte trinité libératrice est, dans sa traduction française, il faut bien le reconnaitre beaucoup moins opérante, celle du plan à trois (threesome) émancipateur. La sexualisation s’affirme d’emblée avec ce corps-cul, la tête au sol disparue sous les épaules, et le postérieur en position éminente, tronc inversé où le chef semble décapité, ou, mieux dit, remplacé par une paire de fesses qui ne cesse de nous dévisager, à l’expressivité nouvelle. Wojciech Grudziński est une toupie fusionnant les fantômes, une araignée monstrueuse tissant la toile de son érotisme, un marionnettiste jouant de son corps comme d’un gant.

La danse, politique et formatage des corps par l’institution, se fait ici rebelle, traversée clandestine, maquis érotique, refuge des corps refoulés aux frontières de la norme sociale. L’héritage, la transmission, dont on fait désormais grand cas, ne sont pas ceux d’un pas de deux, il ne s’agit pas de reprendre les motifs d’une tradition qui révélèrent ces trois danseurs tout en les réduisant à une certaine tenue, il s’agit d’une expérience d’incorporation, de fusion en soi des trois autres. Pour filer la métaphore sexuelle, il s’agirait de « se faire pénétrer », de n’être plus qu’une enveloppe réceptrice de ces autres corps errants. FILL ME (Remplis-moi) dira Wojciech Grudziński, faisant son miel de l’ambiguïté sexuelle qui sous-tend son propos. Threesome fait œuvre d’incantation, en appelle aux morts pour mieux cerner les vivants. Si l’on nous qualifie de « déviant » alors faisons dévier le cours des signes, retournons les stigmates. Le studio de danse advient lieu de drague (cruising spot), les vapeurs et autres brouillards hantés sont aussi ceux de la boite de nuit gay. L’orgie est une prière magique.

Se remémorer pour Wojciech Grudziński, c’est se faire littéralement posséder. La transe féérique et hypnotique qui l’assiège est une transhumance humaine, où la file des corps disparus prend possession de celui qui vit encore. La mémoire transpire, elle est organique, elle est un marathon, une course infinie ballotée comme une danse folle alors que sont projetées au mur, en surimpression, les images filmées des trois danseurs. Gogo dancer ébranlé par l’emprise de ces feux follets, regard vidé par l’effort, effigie nimbée de lumière dans le contrejour du passé, Wojciech Grudziński irradie à l’instar d’une figure sainte, la sueur dégoulinant de son corps comme la myrrhe des mains d’une vierge folle.

Threesome, conception, chorégraphie et interprétation : Wojciech Grudziński

Collaboration artistique : Igor Cardellini

Aide dramaturgie : Joanna Ostrowska, Klaudia Hartung-Wójciak

Texte : Klaudia Hartung-Wójciak

Conseils artistiques : Miguel Angel Melgares

Vidéo : Rafał Dominik

Costume : Marta Szypulska

Lumières : Jacqueline Sobiszewski

Direction technique : Thibault Villard

Musique et son : Lubomir Grzelak, Wojtek Blecharz

Crédit photos de l’article : Maurycy Stankiewicz

Durée : 50 minutes

Mardi 13 mars 2026 à 20h00

Dans le cadre du Festival ardanthé en partenariat avec le Festival Jerk Off

Théâtre de Vanves

Théâtre de Vanves

12 Rue Sadi Carnot

92170 Vanves

Tél : 01.41.33.93.70

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