Au premier regard il vous accapare, cheveux en bataille, barbe et moustache en broussaille. On perçoit le dandy, cet artiste qui fait du vivre une élégance, on découvre, fasciné, cette élégance qui réhausse les couleurs du vivant et emprunte les chemins que d’autres n’osent. Mais plus sûrement encore, par ce regard brillant et perçant, par cette liberté aérienne des mains voletant comme une nuée d’insectes, compagnons de route d’une parole vagabonde, par cette extraordinaire netteté des gestes et du corps se détachant quand tout le reste de l’univers n’est plus qu’un fond de décor, par son phrasé entêtant, Louis Albertosi est un oiseau sur un fil, sautillant d’une branche à l’autre. Il y a dans l’être et le paraître de cet acteur quelque chose qui, à défaut de l’ange, laisse entrevoir le ramage, une nervosité alliée à une souveraine détente où l’écriture du corps déplie et cisèle au plateau l’écriture du dramaturge. Rarement adresse, qu’il vous faut entendre aussi bien comme virtuosité de l’acteur qu’envoi au spectateur, nous aura autant percuté d’acuité. L’auteur, acteur et metteur en scène, porte et emporte, accompagné par une équipe de choc : l’actrice Mathilde Auneveux et au piano ce soir-là Anna Krempp.

Entre esseulement du vide et plénitude de la rencontre, entre délié d’un chant de Rameau et rabougrissement de la langue réduite à la technique de communication, entre sérieux et saugrenu, Veiller sur le sommeil des villes compose et entrelace son écriture à la façon d’une dentelle de Calais, ce qui ne manque pas de pertinence comique lorsque l’on sait que la pièce nous conte un voyage à pied de l’auteur, ainsi portraituré en anachronique Jean-Jacques, dans le Pas (de Calais), ça ne s’invente pas, Lens, Béthune, Merlimont et enfin Arras bientôt au compteur du conteur, mais aussi nous fait le plaisir du direct d’une émission radiophonique et azimutée autour du livre (imaginaire) qui résulta de ce voyage.  Bien plus encore que cette flânerie urbaine et ce studio de radio, il y a, vivante, chatoyante, mouvante, cette zone indéterminée entre ces deux espaces et temporalités : la scène du théâtre, zone de gestation poétique et de toutes les chimères. Par sa dramaturgie hétéroclite mêlant le prosaïque au lyrique, la pensée en fragments au continuum du vivant, par la variété des registres allant de la satire du journalisme culturel à la poétique ballade dans l’espace de nos villes, s’affirment une liberté et une singularité qui font, avouons-le, un bien fou.

Veiller sur le sommeil des villes est une œuvre de bifurcations, un voyage ludique entre rêve et réalité, n’hésitant pas pour autant à lever ses lièvres quant à nos errements urbanistiques, à ce qu’ils révèlent de notre monde, à ses culs-de-sac. A l’instar de son instigateur et maitre d’œuvre, Veiller sur le sommeil des villes est une pièce hirsute, originale (comme certains disent d’une personne « c’est un original »), tout à la fois en vrac et parfaitement balancée, et pour cela même profondément attachante. S’y déploie la puissance du théâtre comme opérateur inégalé de signes, ouvrageant une physique du jeu et une écriture proprement musicales, syncopées, modifiant ainsi sensiblement notre profondeur de chant intérieur, ouvrant la conscience à quelque chose de plus large. La pièce est encore cela : une invitation à sortir des sentiers battus, à passer d’un aria de Rameau à une chanson pop anglaise, à musarder, à s’arrêter au coin d’un immeuble et contempler le ciel changeant qu’il fend comme la proue d’un navire.

Un ange passe, Louis Albertosi écrit le livre de ces passages.

Veiller sur le sommeil des villes, texte et mise en scène de Louis Albertosi

Collaboration artistique : Nicolas Girard-Michelotti

Avec Louis Albertosi, Mathilde Auneveux et au piano, Arno Dedeycker ou Anna Krempp (en alternance)

Créateur son et vidéo : Mathieu Ducarre

Création lumières :Marine Flores

Scénographie : Léa Tilliet

Costumes : Marianne Delfau

Photos de l’article : @ Géraldine Aresteanu

Durée : 1h30

Du 18 au 28 mars 2026

mar, mer, jeu, ven 19h30 / sam 18h30 / dim 15h30

Théâtre Nanterre-Amandiers

7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre

Tél : 06 07 14 81 40 ou 06 07 14 47 83

https://nanterre-amandiers.com