Etrange paradoxe que cet Enlèvement au sérail de Mozart au Théâtre des Champs-Elysées. Soit une mise en scène aux antipodes de ce qui dans la fosse d’orchestre et sur le plateau se joue. De la folle turquerie, de son humour et de son humanisme inscrit dans celui des Lumières il ne reste rien, ou si peu. Un harem sous coke ou fortement alcoolisé noyant sa condition d’esclave dans les paradis artificiels, un Pacha, Sélim, tyran manipulateur qui – nous spolions – n’hésite pas à abattre de sang-froid Osmin, gardien de son palais, amateur de tortures diverses et variées, particulièrement du pal. Dans cet espace blanc, glacial, ou trônent des œuvres d’art, mi-palais-mi-musée, gardé par des barbouzes de noirs vêtus (lunettes et oreillettes en sus), la comédie de Mozart prend un sale coup de sérieux malgré quelques tentatives de bouffonneries tombant malheureusement à plat. Avouons-le, s’il n’y avait les chanteurs et une direction musicale magistrale, un plateau d’exception, la déception et l’ennui nous gagneraient. Des intentions du metteur en scène Florian Siaud on peine à distinguer l’orientation et qui oscillent entre deux écritures contraires sans qu’un choix résolu ne se dessine. Certes l’intelligente duplicité de Mozart jouant de divers registres dans une même œuvre comme autant de portraits ou de classes sociales différenciées, Les Noces de Figaro pour exemple, ne facilite sans doute pas la tâche. Mais là où le génie de Mozart synthétisait subtilement l’ensemble, la mise en scène ici opère une dissociation dommageable qui pulvérise l’effet miroir voulu sciemment par le compositeur. Et fallait-il ici forcer quelque peu le trait, particulièrement pour la domesticité qui n’en demandait sans doute pas tant ?

Mais il y a heureusement Laurence Equilbey qui dans la fosse rattrape tout ça, tout en faisant quelques concessions pour appuyer la mise en scène et ne pas se trouver en porte-à-faux. L’ajout à vue d’un bruiteur, franchement inutile, pour créer une atmosphère disruptive, appuyant l’ambiance d’angoisse et de paranoïa de cette cour ottomane. Ou, étrangement, un extrait du quatuor, le premier mouvement, « Les dissonances » après le verdict de mise à mort de nos quatre protagonistes.

Laurence Equilbey de la partition de Mozart ne lâche rien, ne fait aucune concession et délabyrinthe avec bonheur ce Singspiel avec un sens heureux de la nuance sans défaut. Elle rend à Mozart son inventivité joyeuse et son éclat d’humanité aussi exubérante et bouffonne que dramatique. Apportant une attention évidente aux chanteurs lesquels, par le chant rendu, se dégage d’un jeu par trop caricatural. Pour exemple Amitai Pati à qui l’on oblige d’être un Belmonte quelque peu pataud s’affirme heureusement par sa voix aussi souple que juvénile, capable dans l’expression d’un nuancier subtil au regard de l’évolution de son personnage. Jessica Prat est souveraine dans la maîtrise et l’intelligence de son rôle. Voix aux aigus somptueux et soyeux capable, elle aussi, de nuances exquises et d’un évident sens dramatique qui éclate brillement dans l’air « Martern aller Arten », véritable air séria qui détonne avec l’ensemble, mais résume toute la complexité du personnage. A ses côté la soprano Manon Lamaison, Blonde, ne démérite pas. Voix aux aigus tout aussi assurés que sa partenaire, une même tessiture voulu par Mozart, elle ajoute son personnage déjà piquant, une insolence punk irrésistible. Le ténor Brenton Ryan, Pedrillo, est parfait. Timbre clair et large palette, son personnage proche du clown, véritable histrion, n’empêche nullement une approche juste de son rôle. La basse Ante Jerkunica, voix d’une profondeur abyssale, assume être le salaud de service, mais dans cette mise en scène se trouve être en porte à faux, lui aussi, et sa mort violente ici, incompréhensible, confirme le contre-sens dramaturgique dans lequel on l’emploie par rapport à la partition qui le rend peu crédible malgré un talent certain à défendre son rôle. Et, peu employé ici, le chœur dans et opéra est réduit à la portion congrue, Accentus est toujours impeccable donne le meilleur de lui-même. Reste Uli Kirsh, Sélim, seul rôle parlé, parfait dans l’ambiguïté d’un personnage janusien soufflant le chaud et l’effroi jusque sa clémence toute aussi ambigüe que sa violence. 

L’enlèvement au Sérail, singspiel en trois actes de Mozart

Livret de Johann Gottlieb Stéphanie

Direction : Laurence Equilbey

Mise en scène : Florent Siaud

Scénographie : Romain Fabre

Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz

Lumières : Nicolas Descôteaux

Vidéo : Eric Maniengui

Création sonore / Bruitage : Samuel Hercule

Photo : © Vincent Pontet

Avec : Jessica Pratt, Amitai Pati, Ante Jerkunica, Brenton Ryan, Manon Lamaison, Uli Kirsh

Insula Orchestra

Accentus

Jusqu’au 12 juin 2025 à 19h30

Durée 2h15

Théâtre des Champs-Elysées

15 avenue Montaigne

75008 Paris

Réservations : 01 49 52 50 50

www.theatredeschampselysees.fr