Furtives © Mathieu Vouzelaud
Le Festival Parade(s), qui en était à son 36e anniversaire, faisait du centre de Nanterre un univers tout à fait particulier, avec les arts de la rue. Pendant ces trois jours, du 5 au 7 juin derniers, des salles extérieures se construisaient, de minuscules gradins en bois se remplissaient rapidement, entourés d’un public assis au sol, ou bien debout (toutes les façons sont victorieuses) face à des scènes apparaissant comme d’un seul coup, univers différents, et particuliers bien évidemment, un rien fascinants par ce mystère qu’ils apportent au milieu de jolies petites rues que l’on sent bien impatientes. Et heureuses, curieuses : les spectacles se suivent assez rapidement, du théâtre de rue, du cirque, des arts visuels de la danse, de l’entresort, ces baraques foraines dans lesquelles on dissimulait des monstres terribles ou de la musique, plus sage… À peine le temps de voir se changer le mini décor ou bien de rejoindre le nouvel espace, pour une petite heure, ou un peu plus, un peu moins.
Juste quatre spectacles pourront être présentés ici, malgré le grand soleil d’un dimanche après-midi, 46 événements en un peu plus de quatre heures, ce n’était pas possible. Hélas serait-on tenté de se dire, ou bien… vivement l’année prochaine !

Dans ma piscine © Paul Jacobs
Nous pouvions tout d’abord plonger Dans ma piscine avec l’auteur de ce moment amusant, surprenant et pourquoi pas terrifiant ? En effet, Éric Longequel, en peignoir, traverse une mini foule, curieuse de savoir ce qui va bien pouvoir se passer dans cet étrange aquarium hexagonal et vertical, aquarium qui semble transparent et capable à la fois de dissimuler ce qu’il peut contenir… Le peignoir tombe et Éric Longequel se glisse en pyjama blanc dans ce petit univers aquatique. Imaginez un conférencier-jongleur-détrempé qui va construire et manipuler d’étranges poissons avec des bouteilles d’eau minérale, jouer avec VHS et cassettes à bulles, ces dernières étant parfois plus que surprenantes par leurs formes. Nous frôlons la noyade pendant trois « chapitres » dans lesquelles poésie, beauté et surprises s’amusent bien. Il nous arrive parfois de regarder si des pompiers ou des maîtres-nageurs traînent dans le coin, sait-on jamais. Avec Dans ma piscine, Éric Longequel offre une réflexion sur les aléas de la non flottaison pourrions-nous dire. Et il nous fait peur… combien de fois respire-t-il pour de vrai ? Est-ce un jongleur en apnée ou un poisson fou ?

88 avenue de la République © Suzanne Brun
88 avenue de la République est une des petites merveilles découvertes à Nanterre. Deux femmes habitent le même immeuble, séduisante miniature ici, très vite rejointe par toute une série de petits ou grands camarades, boîtes à sardines comme elles nous l’expliquent et les nomment d’un sérieux rieur. Nous allons découvrir tout ce que leurs destins vont comporter de difficultés, de peur, de danger. Il ne faut pas imaginer une création tout à fait sombre, nous sommes ici sans ascenseur dans un tragi-comique où le décor devient lui aussi un personnage. Les voix sont forcées, parfois un peu trop mais cela fonctionne, on se fait avoir. On s’amuse et on réfléchit, le message passe très bien sur les difficultés que l’hébergement peut rencontrer. Des studios presque en ruine se font visiter au 88 avenue de la République, les fuites du sixième étage s’amusent jusqu’au sous-sol, Huissiers Emmaüs habitat et les tribunaux vont et viennent. Pascale Oudot et Sévane Sybesma font parfois penser à de nouveaux Pierre Dac et Francis Blanche. Cette création 2026, soutenue par le réseau Risotto, qui agit pour l’essor des arts de la rue et de l’espace public en Ile-de-France, est efficace. Les gamins s’amusent en voyant ces deux fofolles aller et venir, les grands font la même chose, forcément, mais réfléchissent un peu plus. Après, allez savoir si le message passe tout à fait : il faudrait alors une tragédie plus sérieuse. Ce projet de théâtre de rue sur le droit au logement a été lauréat de l’aide Écrire pour la rue de la SACD-DGCA 2023 et s’inscrit dans le cycle En-jeu, sur les droits sociaux, comme La Ligne jaune, La Bascule ou Si tu tombes.

Furtives © Mathieu Vouzelaud
Furtives, est présenté, devant un bâtiment de la mairie, comme du théâtre de rue en mouvement, aux chants polyphoniques. Nous y sommes complètement embarqués, Zoé Coudougnan, Sylvie Dissa, Agathe Zimmer font chanter et bouger, avec grand succès, leurs spectateurs et donnent ainsi plus de valeur encore à ce texte écrit et mis en scène par Françoise Guillaumond. Elles collent et font coller au mur des affiches, « Nous sommes essentielles« , « Ras le viol » « On ne rasera ni les murs ni nos chattes« … Elles n’y vont pas à demi-mots et ont tout à fait raison, souhaitant remuer les âmes et les idées en jouant avec le mouvement, avec le pouvoir des mots, la force de l’humour. Elles dansent, chantent, elles offrent des noix à celles et ceux qui ont des jardins pour faire pousser des arbres qui, un jour, seront beaux. Furtives, elles ne semblent pas l’être, elles sont heureuses, mouvementées et joyeusement fortes. Un bonheur à suivre et à applaudir.

Homme(s) intègre(s) © Hélène Dodet
Homme(s) intègre(s), de Thiery Combe proposait deux récits, et celui que nous décrivons est le second et s’intitule Une expérience à vivre, créé en 2025. Il est celui de Helton Schadrak Tiendrebeogo, un jeune Burkinabé nous racontant sa vie, de celle du gamin, de l’adolescent puis de l’adulte, passant des bouillies magiques de sa grand-mère aux mâchoires de crocodiles rencontrées, de tous les deuils croisés, et toutes les difficultés, du pas grand-chose de prime abord qui devient drame ou obstacle immense. Et comment surpasser tout ça, en extraire une voie pour appréhender les suivantes d’une façon mille fois plus commode. Pas de magie ni de grands éclats de rires surpris ici, de la vérité, qu’Helton Schadrak Tiendrebeogo diffuse avec simplicité. Une expérience à vivre, oui, sans doute, et bravo pour ce partage pouvant aider à mieux ouvrir les yeux ?
Festival Parade(s) est une réussite, de très sérieux sujets pouvant être évoqués de façon somme toute assez festive. Et, avec la mission handicap de Nanterre, beaucoup de choses sont rendues plus accessibles, avec par exemple un accueil en Langue des Signes Française ou des Souffleurs d’Images qui peuvent décrire les spectacles à des non-voyants… De bonnes idées, de bons moments.
Festival Parade(s), Arts de la rue
Du 5 au 7 juin 2026
Nanterre
Renseignements : 01 41 37 94 20
www.nanterre.fr/parades
Dans ma piscine, de et avec Éric Longequel
Conception et fabrication aquarium : Florian Wenger
Musique : Sylvain Quément
Voix : Thibault Condy
Regards extérieurs : Guy Waerenburg, Sander De Cuyper, Neta Oren, Casseline Gilet, Guillaume Martinet
Samedi et dimanche, 40 minutes
88 avenue de la République, de Jean-Baptiste Evette
Création 2026
Mise en scène : Pauline de Coulhac
Scénographie et construction : Sigolène de Chassy, Valentine Hébert, Maurizio Moretti
Son et composition sonore : Renaud Biri
Avec Pascale Oudot, Sévane Sybesma
Samedi et dimanche, 1 heure
Furtives, texte et mise en scène de Françoise Guillaumond
Écriture LSF et transmission : Carlos Carreras, Charlotte Rageau
Écriture d’audiodescription : Solenne Roche et Françoise Guillaumond
Écriture chorégraphique : Clémentine Bart
Écriture chants polyphoniques et arrangements : Agathe Zimmer
Aide à la dramaturgie : Stéphanie Ruffier
Regard complice sur l’écriture : Angélique Condominas
Création musicale et enregistrements Wilfried Hildebrandt
Avec : Zoé Coudougnan, Sylvie Dissa, Agathe Zimmer
Samedi et dimanche, 1 heure
Homme(s) intègre(s), Une expérience à vivre, de Thierry Combe
En collaboration artistique avec Sylvain Levey, Aristide Tarnagda
Avec Helton Schadrak Tiendrebeogo
1h15, samedi et dimanche

