En 2000, pas encore âgé de trente ans, Stanislas Merhar entre dans l’univers de Chantal Akerman avec La Captive (2000), librement inspiré de Marcel Proust. Une dizaine d’années plus tard, il retrouve la cinéaste pour La Folie Almayer, cette fois inspiré de Joseph Conrad. Il est bien impudique de pénétrer dans la beauté secrète d’un compagnonnage artistique. Internet, obstiné à garder des archives, conserve toutefois la mémoire des photographies qui les rassemblent, radieux artistes visiblement heureux de créer ensemble – deux grands enfants diaphanes au sourire désarmant d’une tristesse qui semble prête à surgir. Dans ses rares interviews, Merhar évoque le lien d’amitié qui le liait à Akerman. Ce lien est sans doute rare dans l’industrie cinématographique, que l’un et l’autre ont traversée en gardant une sorte d’intégrité artistique portée à un niveau d’exigence remarquable. Entre le descendant d’un père exilé slovène et la fille d’une famille polonaise décimée par la Shoah, il y avait sans doute autant de silences que de complicité respectueuse. Perchés au bord des gouffres (Akerman a fini par y glisser, en 2015), Merhar et Akerman pouvaient décidément bien se comprendre : lui a été pianiste, mais aussi peintre ; elle a été actrice, réalisatrice, autrice, et pleinement artiste.

Le spectacle que Stanislas Merhar consacre à Chantal Akerman est naturellement un hommage. Pour le construire, l’acteur a assemblé deux textes de la cinéaste. Le premier, « Chantal Akerman par Chantal Akerman » accompagne un film de la série « Cinéma, de notre temps ». Akerman avait décidé de consacrer l’épisode à sa propre personne. Face, toutefois, à la nécessité de créer une autobiographie en mots et en images, l’autrice écrit un texte perclus de doutes, d’angoisse et d’humour. « Fail better », semble-t-elle dire, écrivant pour contrer sa peur de la page blanche et du film vierge. C’est Beckett à Bruxelles, blagues juives comprises. Le second texte, « Le déménagement », est proprement fictionnel. Écrit en 1992 pour un film destiné à Arte, avec Sami Frey en héros-narrateur, il relate les amours défuntes d’un romantique désenchanté – c’est Tchekhov entre Paris Toulouse, se débattant dans des histoires de matelas.

Les éditions des textes de Chantal Akerman sont nombreuses. On a fait paraitre son « œuvre écrite et parlée ». On sait qu’Akerman est une véritable autrice (comme en témoigne son Ma mère rit). On se rappelle également qu’elle a signé une pièce de théâtre, Hall de nuit, et qu’elle a pu « performer » publiquement ses textes. Dits par Stanislas Merhar, murmureur habité, Chantal Akerman par Chantal Akerman et Le Déménagement résonnent de façon particulièrement remarquable. Le dispositif est une épure. Le spectacle a des allures de rituel. Merhar commence par projeter des photos des films d’Akerman sur un vieux rétroprojecteur. Puis il lit le texte d’Akerman, qu’il a refusé d’apprendre, car cela doit rester sa voix à elle. En revanche, il se glisse dans la peau de l’anti-héros de l’été 82. Rien de bien spectaculaire dans tout cela, mais une émotion dense et contenue. Recueilli, désireux de porter la parole d’Akerman pendant une heure, Merhar, aux applaudissements, retrouve son visage enchanteur et souriant : Orphée, un regard sur l’épaule, a pu retendre le lien qui le liait à Eurydice.

Chantal Akerman par Chantal Akerman / Le Déménagement, textes de Chantal Akerman

Avec : Stanislas Merhar

Regard extérieur : Maïa Godin Hadji-Lazaro

Musique : Sonia Wieder-Atherton. Kol Nidre traditionnel issu de l’album Chants juifs, arrangement et interprétation Sonia Wieder-Atherton.

Photo : © Guillaumin Haddad

Durée : 1 h 

Du 22 au 26 septembre à 21 h

Salle Christian Bérard

Athénée

4 square de l’Opéra Louis-Jouvet

75009 Paris

réservation : 01 53 05 19 19

www.athenee-theatre.com