Un homme se penche sur une table couverte de livres, de photos anciennes, d’objets divers. Lorsqu’il se met à parler, pressé par une sourde urgence, la voix résonne de son propre écho intérieur. Elle est le dehors et le dedans à la fois. Elle mesure et arpente la distance entre soi et l’autre en soi, ce frère disparu, et nous prend à témoin. Elle triangule l’invisible et le visible, l’absence et nos présences. Elle a ce velouté et cette épaisseur qui donnent de la matière au temps remémoré, tel un grain à moudre. Dans le petit amphithéâtre à trois gradins que forme la scénographie s’expérimente une acoustique de la mémoire, une physique du souvenir et de l’imaginaire s’y matérialise. Yann Boudaud, ici double de l’auteur, en est indéniablement le diapason. Son timbre possède l’éclat mat des bris de verre émoussés par le passage des années tout en conservant la netteté de ce qui, irrémédiablement fixé le jour de la disparition de ce frère ainé, bruisse depuis l’enfance. La mort de Jean-Marie de Balma est une affaire de voix ayant droit au chapitre. Des immixtions et des irruptions, modulées dans une multiplicité d’adresses. C’est une pièce sur écoute. Le souvenir s’y diffracte dans un chatoiement dramaturgique, affinant une attention kaléidoscopique et sensible, le texte de Vincent Guédon convoquant différents régimes d’écriture depuis la lettre adressée à son frère disparu, publiée dans le journal L’impossible en 2012, jusqu’au théâtre documentaire dans une tentative de reconstitution post-mortem, en passant par des dialogues imaginaires avec ce frère parti sans laisser d’adresse.

Avec La mort de Jean-Marie de Balma on redécouvre que le théâtre est fondamentalement le lieu où l’on entend des voix (sans évidemment leur faire un sort), où l’on peut pleinement convoquer l’absent, le mort. S’il est corpusculaire (magnifiquement) par ses acteurs, le théâtre est aussi éminemment ondulatoire, vibration émotive, harmonique des affects … ou d’une corde sortie d’un piano et tendue vers les hauteurs du plateau. La présence du musicien de scène (Alvise Sinivia), vêtu de noir, est semblable à celle d’un marionnettiste tirant, pinçant et caressant les cordes de son piano arrangé, et faisant émerger sa créature sonore, explorant les interstices de la pièce de Vincent Guédon, comme une innervation du passé, comme une déflagration dans le présent.

Si la scénographie de Pascal Kirsch travaille à un effet de loupe et de gros plan par la proximité qu’elle instaure avec le public, elle est aussi le lieu de l’évidement, du manque, du détour : par l’inscription majoritaire des présences et des circulations sur le pourtour d’un rectangle noir prolongé d’une porte close, par ce déséquilibre du périphérique sur le centre, une troublante intranquillité exhausse l’écriture magnétique de Vincent Guédon. C’est une lisière du monde humain, métaphysique et social, que nous foulons dans les pensées de l’auteur. Les mots y expriment la clarté comme l’ombre projetée de toute compréhension, leur transparence est inséparable de leur opacité première. Par la précision presque musicale et rythmique des trois acteurs virtuoses, on se met à entendre ce que les mots découvrent autant que ce qu’ils recouvrent.
Lorsque la réalité s’incarne au plateau sous la forme d’un gendarme puis d’une responsable de résidence à destination de personnes en difficultés, c’est comme un masque social, ayant son propre habitus, qui viendrait couvrir le visage du vivant. Le champ du social est celui qui cerne in fine la vie de Jean-Marie de Balma, celui qui écrit sa vie comme une suite de didascalies. Il est le pendant réducteur à la quête intérieure et infinie qui introduit la première moitié de la pièce, et nous ferait presque violence. Il est l’autre point de vue, la blessure du réel. De nous faire expérimenter ces deux positions antagonistes comme les deux faces d’une même pièce, de les concaténer dans l’esprit du spectateur, participe indéniablement de la puissance émotive sous-jacente de la pièce mise en scène par Pascal Kirsch. L’enquête menée par le narrateur abouche à une pauvreté du réel, de son prosaïsme, au miroir des pensées imaginaires et magiques qui nous soulevèrent.

La mort de Jean-Marie de Balma dessine une trajectoire radicale : d’une pure intériorité à une extériorité physique et sociale, de la missive intime et fraternelle au compte rendu d’une visite à domicile d’un service médical, d’un être impalpable et immatériel à un corps réduit à un organisme, à sa mort annoncée. Cette dynamique centrifuge (comme une fuite de la forme, à l’instar du parcours de ce frère évaporé) s’éloignant du cœur, paradoxalement nous rattrape et nous empoigne. L’histoire de famille se révèle aussi et surtout l’histoire d’une société hermétique où les uns disparaissent pour les autres dans la solitude et l’indifférence. L’histoire tragique de ce frère qui n’est pas le nôtre se donne à percevoir comme celle de cette fraternité érigée en étendard, et pourtant en crise. En cela, La mort de Jean-Marie de Balma est notre affaire à tous, intime et politique.
La mort de Jean-Marie de Balma, texte de Vincent Guédon, conception et mise en scène de Pascal Kirsch
avec : Yann Boudaud, Jonathan Genet, Catherine Vinatier et le musicien Alvise Sinivia
musique : Alvise Sinivia
lumières : régie générale Nicolas Ameil
scénographie : Pascal Kirsch
accompagnement à la scénographie et aux costumes : Virginie Gervaise
vidéo : Mathieu Kauffmann
Photos de l’article : @ Géraldine Aresteanu
Durée : 1h45
Du 17 septembre au 18 octobre 2026
du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Tél : 01 43 28 36 36

