La brésilienne Carolina Bianchi fait partie de la nouvelle vague de performeuses radicales, qui travaillent sur la problématique de la violence, en particulier faite aux femmes et plus spécifiquement les violences sexuelles. A noiva e o Boa Noite Cinderela (La mariée et Bonne nuit Cendrillon), vu dans le gymnase du lycée Aubanel, au Festival d’Avignon où il a été créé en 2023, est le premier volet (Capítulo I) du triptyque, suivi de The Brotherhood (Capítulo II), créé le 9 mai 2025 à Bruxelles et enfin d’Uma Luz Cordial (Capítulo III) créé à Avignon cet été 2026, tous trois repris à l’Odéon individuellement et sous forme intégrale en ce début de Festival d’automne au Théâtre de l’Odéon. La Trilogia Cadela Força (Force Salope ou Trilogie des chiennes) entend explorer, en l’utilisant, cette violence par le prisme de l’art et de la sexualité qui ne relèvent l’un et l’autre pas que de la métaphore.

L’intitulé du premier chapitre reprend le nom donné à la drogue versée par les agresseurs sexuels dans les verres de leurs proies dans les bars au Brésil. Le spectacle commence comme une conférence d’histoire de l’art. L’artiste nous démontre à l’aide de tableaux de Boticcelli illustrant le Décaméron de Boccace combien les viols et féminicides sont anciens et présents dans une histoire longue. Carolina Bianchi prolonge le récit de ce féminicide artistico littéraire par la référence à la figure de Pippa Bacca une autre artiste violée et assassinée sur la route de sa performance à laquelle elle rend un hommage artistique et féminin. Elle cite ensuite un fait divers contemporain dans une volonté de parallélisme avec les illustrations botticelliennes dans le procédé et l’issue : une femme violée et assassinée par un footballer est donnée à manger à ses chiens. D’abord condamné, il sera finalement relaxé et de nouveau adulé.

Le spectacle passe ensuite à un autre registre, dans une violence latente. On ne peut s’empêcher de penser aux démonstrations explicites d’Angelica Liddel. Une fois la drogue avalée face au public par la performeuse qui tombe dans le sommeil peu après, c’est un chaos sensoriel qui envahit le spectateur, embarqué lui aussi dans les abysses d’une sombre création labyrinthique.

La sortie de Carolina Bianchi des effets de la sédation, filmée en gros plan au début de la deuxième partie, s’ouvrant dans le bruit et le vent soulevant un rideau de scène représentant « L’Enlèvement de Proserpine » (plus explicitement intitulé en anglais « The Rape of Proserpina »), ne permet pas pour autant pas de s’extraire des Enfers de la violence, sous le haut patronage de Dante. Ce sont toutes les ambiguïtés, particulièrement prégnantes dans le monde de l’art, que la Brésilienne entend explorer jusqu’à la nausée, tant du côté de public que des danseurs-performeurs qui l’accompagnent ou prennent sa place, le plus souvent dénudés, dans ce Capítulo II. La démonstration qui semble implacable de la domination masculine dans le milieu du théâtre comme celui de l’Art au sens large et de l’identification des génies, jamais féminins, les femmes artistes étant reléguées aux marges, qu’elles soient l’objet de la misogynie masculine ou de jalousie féminine, la sororité ne s’avère au final qu’un mot vain selon l’artiste, faisant part de sa propre expérience ici encore. La Brotherhood la révulse autant qu’elle la fascine, allant jusqu’à ne pas vraiment la condamner en assumant d’en jouir, en reprenant de manière très contestable, car très éloignée de la réalité décrite dans l’affaire dite du « French Bukkake », une esthétisation de cette pratique de l’industrie pornographique que l’on peut qualifier de torture, même si le juge français s’y est pour l’instant refusé.

Et pour finir, dans Uma Luz Cordial, Carolina Bianchi convoque l’acte « anormal » d’écrire, celui des « vrais » écrivains et le sien propre, jouant, en reprenant la qualification d’un critique la qualifiant de déchet, à une vraie-fausse autoflagellation, tout en reliant sa démarche à son rapport à la sexualité. Après que le sang ait coulé de sa main qu’elle entaille, une longue scène orgiaque, de corps se chevauchant, s’entremêlant, esthétiquement très inspirée de Jan Fabre, est suivie d’une non moins longue scène de lecture de passages d’une perversité absolue du roman pornographique Le cahier rose de Lôri Lamby d’Hilst, l’autrice ayant alors tourné le dos au théâtre pour conter les plaisirs sexuels d’une petite fille de 8 ans. Insoutenable, en dépit ou en raison de l’humour qui émaille le récit et de la distance au plateau, « l’héroïne » étant personnifiée par une marionnette. Les passages suivent, comme des fragments hétéroclites, tel le chœur entonnant (avec fausses notes), depuis le paradis, la chanson de Patti Smith et Springsteen « Because the night », faisant de ce chapitre, comme des précédents un spectacle certes inclassable, mais surtout insupportablement ambivalent, voire douteux.

Au-delà de l’acte performatif lui-même de Carolina Bianchi et son équipe et de son refus littéral de provoquer un acte de catharsis, l’attention notamment des féministes sera attirée par le propos de l’artiste avec laquelle beaucoup de désaccords sont possibles, notamment par sa remise en cause d’images, concepts, et idées devenues récurrentes et très étudiées, qui concernent la figure de la sorcière et de l’héroïne, les termes de sororité, patriarcat, revanche, autant d’expressions qui l’a font vomir dit-elle, poussant la contradiction au plus loin. Tolérables ou pas, ces diatribes s’intercalent avec de longues plages monocordes où elle disserte avec son manuscrit de 500 pages, juxtaposant des références littéraires allant des autrices brésiliennes Hilda Hilst et Clarice Lispector à Sarah Kane, en passant par Emily Dickinson, Sylvia Plath, mais aussi Antonin Artaud et Rilke, Bolaño ou Kawabata qui ont en commun d’avoir créé leurs propres langages comme l’auteur de la Divine comédie pour lequel l’artiste semble vouer une fascination ou une obsession sans limites. Mais au final, ces 9h30 sont-elles opérantes pour rappeler ad libidum que « la violence a toujours fait partie du théâtre » et que l’exposer fictivement au plateau à grands renforts de gros plans sur les parties intimes de la performeuse et de la masturbation des membres de son équipe permet de répondre à la question « que fait-on d’un corps qui survit à un viol ? », en se servant du paravent de la littérature ? Rien n’est moins sûr et pourtant on ne peut nier avoir été par moments ébahie par le(s) geste(s) de Trilogia Cadela Força bousculant notre propre identité dans ses limites.

Trilogia Cadela Força  

De : Carolina Bianchi

Assistant à la mise en scène : Murillo Basso

Direction technique, musique originale et son : Miguel Caldas

Réalisation du décor, costumes et design graphique : Luisa Callegari

Assistante au montage du décor : Emma Thierry

Lumière : Jo Rios

Programmation lumière : Henrique Andrade

Vidéo et projection : Montserrat Fonseca Llach

Régie plateau : AnaCris Medina

Photo : © Simon Gosselin

Avec : Amanda Lyra, Bruta, Carolina Bianchi, Carolina Mendonça, Chico Lima, Danielli Mendes, Fernanda Libman, Flow Kountouriotis, Joana Ferraz, José Artur, Kai Wido Meyer, Larissa Ballarotti, Lucas Delfino, Marina Matheus, Rafael Limongelli, Rodrigo Andreolli and Tomás Decina.

Capítulo I jusqu’au 30 septembre à 19h30 ; Capítulo II jusqu’au 2 octobre ; Capítulo III jusqu’au 1er octobre ; format Intégrale jusqu’au 27 septembre 2026

Durée : 2h20, 3h40 (avec un entracte), 2h20 ; version intégrale en 9h30 (avec entractes)

En portugais surtitré en français

Le spectacle pouvant heurter la sensibilité du public en raison des scènes de violence sexuelle est déconseillé aux moins de 18 ans.

La trilogie est publiée aux éditions Les Solitaires intempestifs

Odéon-Théâtre de l’Europe

Place de l’odéon

75006 paris

Réservation : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu