L’univers de Léonora Miano en France commence à être connu. En 2018, Révélation Red in blue trilogie avait déjà été accueilli à la Colline. Redemption Song, créé dans le même théâtre, constitue la première expérience de mise en scène de l’autrice. Il est peu de dire que cet essai est un succès. Miano propose, sur le grand plateau du théâtre, toute une série d’images splendides – une étendue de sable traversée par un fantôme, un intérieur bourgeois et néo-post-colonial à assistante personnelle fort efficace. Les accessoires (une mappemonde qui cache des alcools forts, un plateau à mignardises), sont semblablement très bien choisis, dénotant, de façon consciente, une hésitation temporelle entre passé et présent, et une errance géographique entre Europe et Afrique. Il en va de même des costumes, de toute beauté, restituant la sape, ici togolaise, ou des coiffures, tout autant magnifiques qu’intrigantes. Habits et perruques (de Séphora Joannes) dessinent des silhouettes futuristes mais familières. Miano utilise toutes les ressources du théâtre, logeant un chœur sur une coursive latérale, projetant sur un écran central, ou mis un peu de côté, les vidéos d’une influenceuse en sexualité, ou d’une agence de voyage en non-mixité (avec des images sciemment créées à l’IA). Il y a des moments de danse, de lutte, deux très belles chansons chantées par les protagonistes – l’autrice, nous dit le dossier, a voulu faire penser au cabaret.

Redemption song tire son titre de la chanson culte de Bob Marley, qui reprend elle-même un discours du pan-africaniste Marcus Garvey. Le lien entre Marley et Miano s’établit facilement. Redemption song commence en effet en reprenant les paroles d’un politicien assassiné. L’action de Redemption Song est en effet censée se passer au XXIIe siècle, en Nubia, pays imaginaire. Il est question de mines, de dérèglement climatique, d’une lutte fratricide pour le pouvoir, d’une femme puissante (Fara) et d’un homme escroc et séduisant (Francis). Leonora Miano parle de Redemption song comme d’une allégorie qui évoque les relations entre l’Europe et l’Afrique, thématisées sur le mode du couple. Fara serait l’Afrique, femme puissante, que Francis (la France) exploite, vivant à ses crochets.
Sur le plateau toutefois, et en dépit de la force de conviction des interprètes, le propos est confus, et se dilue vite. Dès le début, les personnages parlent avec une affectation dont on se demande si elle se veut parodique. Ce qu’il y a de plus désagréable dans le théâtre bourgeois affleure de façon surprenante. Et, s’il s’agit de défaire le logos, le théâtre d’images auquel on est rivé, un peu fasciné, échoue même à faire sourdre la moindre émotion, ou le moindre trouble. Les propos des personnages sont en effet presque systématiquement redoublés par des commentaires. On parle, on montre, on parle en montrant, on montre en parlant, pendant plus de deux heures. Le parti pris tourne au didactisme, au point qu’on se demande si cet effet de distanciation est voulu, ou juste maladroit, ou mal maitrisé. L’ensemble est long, très long. Les nécessités de changement de scène amènent un faux rythme, qui finit par lasser. Les noirs et les musiques qui clôturent chaque séquence deviennent crispants et systématiques ; nulle envie de tourner la page ou d’atteindre l’épisode suivant pour savoir ce qui se passe. Certaines scènes paraissent inutiles, d’autres sont gênantes, à l’image d’une scène d’éducation sexuelle sur les vertus illustrées de la position de l’Amazone en contexte post-féministe. On arrive à la fin de la pièce-fleuve, qui se termine sur un « à suivre », avec une frustration un peu hébétée. Qu’a-t-on voulu nous dire ? Que devait-on comprendre ? le titre invite pourtant à une rédemption – on ne sait où elle nous a échappé.

Redemption Song, texte et mise en scène de Léonora Miano
Avec : Ayouba Ali, Astrid Bayiha, Alvie Bitemo, Cyril Gueï, Kader Lassina Touré, Ysanis Padonou, Léleng Prézi, Stéphane Soo Mongo
Assistanat à la mise en scène et réalisation vidéo : Hugo Rousselin
Scénographie : Laure Pichat
Lumières : Kélig Le Bars
Intermèdes, paroles, composition des chansons et musiques générées par IA : Léonora Miano
Création musicale et sonore : Jean-Baptiste Cognet
Chants : Ayouba Ali, Astrid Bayiha, Alvie Bitemo
Artiste capillaire, perruques : Séphora Joannes
Costumes féminins : Jacquie Atandji pour Jacquie Créations – Lomé, Togo
Costumes masculins : Elom 20ce pour Asrafobawu – Lomé, Togo
Costumes figurants : Léonora Miano
Post-production et IA générative : Yannig Willmann
Accompagnement technique Nicolas Ahssaine
© Christophe Raynaud de Lage
du 18 septembre au 11 octobre 2026
mardi à 19h30, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h, dimanche à 15h30
Durée estimée du spectacle : 2 h 05- 2 h 40
Théâtre de la Colline
15 rue Malte-Brun
75020 Paris
Réservations : 01 44 62 52 52
www.colline.fr

