Un corps qui ne cesse de vouloir échapper à la pesanteur, des mouvement amples qui fouettent l’espace pour y trouver quelques prises, des mains qui happent l’air n’y trouvant pourtant nulle accroche pour éviter la chute inévitable. Fallen Angels, chorégraphie anxiogène, en apnée, qui joue de la saturation et de l’inertie, de l’accélération et de la décélération. Le corps est traversé de pulsions archaïques contraires, auxquelles il se soumet, s’en remet contre lesquelles pourtant et paradoxalement il lutte en un combat acharné et pourtant inutile, vaincu par la gravité. Amplitude d’un mouvement allant s’accélérant, qui n’a de cesse de vouloir arracher le corps à la tentation de lâcher prise, de tomber. Le corps toujours en torsion, en un mouvement giratoire constant, sur lui-même et dans l’espace continument traversé, les bras en croix, comme des ailes prêt de rompre, bientôt rompues, provisoirement, Erica Bravini, danseuse derviche brisée, cassée en deux et bandée durement tout à la fois par la tension de pôles toujours contraires, prise en étaux entre des forces opposées qui impulsent le mouvement de balancier de cette chorégraphie traversée d’un flux et reflux sonore assourdissant – centrifuge et centripète, pesanteur et apesanteur – livre une performance hallucinatoire, d’une grande et violente intensité, de haute-volée, parfaitement maîtrisée que prouve sans ambages, dans un halo rougeoyant, une dernière séquence ascensionnelle et résiliente, où la résistance de cet ange rebelle déploie tout son talent brut de performeuse.
La lumière ici a son importance, qui détermine laussi la chorégraphie, ne cessant de redéfinir l’espace, piqué de puits lumineux s’évasant, se rétractant, et conséquemment brouille volontairement la perception de ce corps en mouvement perpétuel lequel se dissout parfois dans l’obscurité totale, ou se laisse deviner, fantomatique, dans un clair-obscur brumeux, et parfois encore se révèle brutalement dans une lumière crue et soudaine, inattendue. Un espace devenu ainsi aléatoire que traverse en tous sens la danseuse, comme étrangement absorbée par une étoile morte, ou vite recrachée par elle, sans souci aucun de visibilité, seule comptant cette impression de vertige constant et d’énergie cyclonique sous haute tension qui balaie, pulvérise le plateau et que l‘obscurité nous dérobant l’interprète ne réussit pas à juguler. Il faut accepter de ne rien voir, d’entrevoir à peine, chercher, deviner, entendre dans l’obscurité ce corps tournoyant sur son axe, son souffle arythmique, et qui soudain, épinglé par la lumière advenue soudainement, se fige, en suspension, concentré à l’extrême, avant, pressentant la chute, de reprendre la lutte. La chorégraphie de Michael Incarbone, inspirée de la culture Trap, nourrie de Hip Hop, demande certes concentration extrême mais pour qui accepte de perdre tout repaire, l’expérience est forte qui emporte le spectateur dans un maelstrom de sensations vertigineuses où l’envol le dispute à la chute.

Fallen Angels, direction, chorégraphie et lumière de Michael Incarbone
Performance : Erica Bravini
Musique originale : Edoardo Maria Belluci
Musique live : Gabriele Corti
Photo : © Lorenza Cini
Vu le 5 juin 2026
Atelier de Paris
Cartoucherie de Vincennes
12 rue du Champs de Manœuvre
75012 Paris
Réservation et programmation : www.atelierdeparis.org

