Hercule (Ercole) est marié à Déjanire, qui lui a donné Hyllus pour fils, lequel aime Iole. Mais Hercule veut séduire Iole qui n’y consent pas. Et alors qu’il a tué le père d’Iole, il a recours à Vénus pour contraindre la « résistance » de la « rebelle », tandis que Junon fait en sorte de déjouer la « monstrueuse contrainte ». C’est ainsi que l’on pourrait résumer succinctement et volontairement schématiquement le premier Acte d’Ercole Amante qui en compte cinq.
Une fois n’est pas coutume donc, c’est la question du non-consentement qui est au cœur de l’intrigue opératique. Et l’on n’est pas surpris depuis ses Noces de Figaro à la mode #Metoo à l’Opéra Garnier en 2022 (reprise en 2025), que Netia Jones ait signé la mise en scène de cet opéra jusqu’à, il y a peu, oublié. Cette oblitération n’est pas étonnante car sa compositrice vénitienne, à l’instar d’autres de ses consœurs musiciennes a non seulement été effacée, mais s’est retrouvée en France, à la suite de sa fuite de Venise, victime de violences conjugales. Antonia Bembo trouva protection et pension, jusqu’à sa mort, auprès de Louis XIV, auquel elle dédia toutes ses compositions, et notamment cet Ercole Amante que son maître Cavalli avait déjà composé, sur commande de Mazarin, pour le mariage de ce même souverain, avec un léger décalage de deux années (1662) due au retard de l’achèvement de la Salle des machines du Palais des Tuileries. Une cinquantaine d’années plus tard, sur la base du même livret, à quelques détails près, Bembo réécrit la partition, pour une raison incertaine, à l’âge de 67 ans, et qui n’aurait jamais été jouée. C’est le manuscrit de cette partition que Leonardo Garcia-Alarcon a exhumé de la BNF (qui l’a acquis aux enchères en 1937), et qui correspond à ce que les musicologues appellent, depuis son invention par Couperin, les « goûts réunis », c’est-à-dire un mélange au XVIIIe de style italien et français, comme une musique fusion de l’époque.
Sous la direction du chef argentin, la Cappella Mediterranea, qui était déjà réunie à Bastille pour Eliogabalo en 2016 et Les Indes Galantes en 2019, interprète avec joie cette partition pour laquelle il existe peu de référence d’écoute (un disque et deux autres productions, partielles), mais qui aurait été plus à sa place sur le plan de l’acoustique à Garnier. Le Chœur de chambre de Namur également présent dans les deux opéras précités offre une prestation réjouissante, tout comme la plupart des solistes, à commencer par le baryton basse Andreas Wolf dans le rôle-titre. Du côté des femmes, la mezzo-soprane Deepa Johnny, entendue il y a peu dans Satyagraha, est très convaincante dans le rôle de Déjanire, l’épouse délaissée d’Hercule, tout comme les sopranes Ana Vieira Leite dans le rôle d’Iole et Julie Fuchs dans celui de Junon. Teona Todua est sublime de présence dans ses voiles et longue chevelure de Pasithée et Sandrine Piau irréprochable dans les rôles de Venere et Bellezza. Enfin, le trio des grâces (Danaé Monnié, Giulia Fichu-Sampieri, Dina Husseini) est charmant et d’une belle justesse. Du côté des hommes, en dehors d’Hercule, Alex Rosen est très émouvant dans le rôle de l’ombre d’Eutire et le contre-ténor Théo Imart irrésistible dans le rôle du page en collants et petite jupe jaune-vert fluo. L’on a moins été convaincue par les ténors Alasdair Kent un peu rigide dans le rôle d’Hillo et Marcel Beekman, surjouant le comique potentiel du rôle du serviteur Lychas, ce qui ne retentit pas toujours heureusement sur certains aigus.
Du côté de la danse, les scènes de ballet sont extrêmement réjouissantes. Maud Le Pladec réussit à proposer une chorégraphie inventive et parfaitement exécutée par les douze danseurs dans une thématique largement sportive, dont le sens ne relève toutefois pas de l’évidence. L’affrontement lyrique entre Vénus et Junon, doublé sur le plateau par un affrontement physique avec leurs doubles dansant est plutôt réussi. Mais c’est surtout la partie de badminton qui éblouit.
La mise en scène de Netia Jones est virevoltante et correspond bien dans une version contemporaine à l’esprit des opéras baroques, faisant se succéder des décors variés dans un rythme soutenu et privilégiant légèreté et comique dans la scénographie et la direction d’acteurs. Pourtant, en dépit de cette forme, elle n’aborde pas avec moins de sérieux ou d’engagement la question la plus importante de l’œuvre, c’est-à-dire la violence sexuelle et sexiste initiée par Hercule et secondée par Vénus. Elle fait même une référence très appuyée à la sédation chimique pour annihiler la volonté ou modifier son état de conscience en présentant une caricature de seringue piquant Iole, qualifiée par la déesse de « rebelle », mais qui n’est tout simplement pas consentante à une union charnelle avec son possible beau-père et qui plus est assassin de son père. L’opposition qu’elle met en place entre la représentation classique du demi-Dieu Hercule, en homme puissant physiquement, ainsi que le rappellent les statues et la réalité d’un masculiniste bedonnant et obsédé par sa jeunesse à grand renfort d’injection botox, est extrêmement bien vue.
De nombreuses scènes de cet Ercole Amante sont particulièrement réussies, de la première déplaçant le décor et ses protagonistes de cour à jardin sur un chemin de fer transversal, à la scène du Sommeil, personnifié par un ermite aux longs cheveux et barbe blanches, qui se prolonge par une scène collective lascive mais adoucie par la superposition d’une vidéo en direct se confondant avec des fumées de narguilé. En revanche, moins intéressante scénographiquement est la scène 1 de l’Acte V commençant par le surgissement de l’ombre d’Eutyre (le père d’Iole tué par Hercule) sortant de son caveau, suivi peu après par d’autres sombres résurrections évoquant presque un film de morts-vivants ; et pas vraiment comprise l’apparence des serviteurs en look Karl Lagarfeld.
Longue vie donc à cette nouvelle Ercole Amante, et à toutes les œuvres à venir d’autres compositrices injustement enterrées dans les oubliettes musicales !

Ercole Amante
Musique : Antonia Bembo
Livret : Francesco Buti
Direction musicale : Leonardo García-Alarcón
Mise en scène, décors, costumes : Netia Jones
Chorégraphie : Maud Le Pladec
Lumières : Ellen Ruge
Vidéo : Lightmap Studio
Dramaturgie : Fabián Schofrin
Chef des chœurs : Thibaut Lenaerts
Photo : © Vincent Pontet
Avec : Andreas Wolf, Deepa Johnny, Alasdair Kent, Ana Vieira Leite, Marcel Beekman, Julie Fuchs, Théo Imart, Teona Todua, Sandrine Piau, Alex Rosen, Danaé Monnié, Giulia Fichu-Sampieri, Dina Husseini, Samuel Desguin, François Accard (chanteurs)
Et : Coline Fayolle, Ludivine Ferrara, Maëlle Le Pallec, Mohana Rapin, Anaïs Replumaz, Mahaut Vitalis, Léo Abtouuche, Anli Adel Ahamadi, Tom Ferrari, Tonin Fontanel, Jérémie Lafon, Baptiste Ollier (danseurs)
La Capella Mediterranea
Le Chœur de Chambre de Namur
Jusqu’au 14 juin 2026
A 19h30
En streaming sur Arte, jusqu’au 9 juin 2027
Diffusion sur France musique le 4 juillet 2026 à 20h
Durée : 3h30(dont un entracte)
En italien, surtitré en français et en anglais
Opéra de Paris
Place de la Bastille
75012 Paris
Réservations : www.operadeparis.fr

