Et si la danse n’était pas tant à chercher dans ce qu’elle exprime avec visibilité, vigueur et muscles à l’appui — une suite de mouvements dans l’espace, que dans sa maïeutique d’un invisible émanant des corps en présence ? L’art du chorégraphe concourant à offrir un débouché à cette aura singulière, propre à chaque danseur, propre à chaque forme spectaculaire. Este mundo nous enveloppe ainsi de sa magique tendresse. L’emprise d’un grand calme. Des corps émergent de la nuit, un à un, nimbés d’un voile de sommeil, tournent en rond, roulent au sol, s’enroulent sur eux-mêmes. Leurs jambes font littéralement le tour du cadran en marchant, ainsi allongés sur le coté, comme s’ils pivotaient autour d’un axe. Des cloches sonnent dans le lointain, puis le carillon d’une pendule. Imperceptiblement, pas à pas, présence par présence, Bouchra Ouizguen opère une synchronisation de nos horloges sensibles, fait résonner le diapason d’une harmonie rare entre spectacle et spectateurs.

Par les lumières passant de la nuit argentée, bleutée, à celle dorée d’une fin de journée ou d’un tableau de Rembrandt, par la solitude des pieds et mains nus voletant comme des papillons de nuit, par les présences solitaires vaquant à leurs faits et gestes arrachés au quotidien, Este mundo nous entraine dans un monde de buée, immédiat et lointain, comme une nouvelle perspective ou un raccourci entre rêve et réalité, traçant ses lignes de fuite jusque chez Pessoa. Les cinq danseurs et danseuses de la compagnie portugaise Dançando com a Diferença, sous le regard de la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen, atteignent à la plénitude de l’être, qui n’est autre que la grâce. Une présence sans réserve. L’entièreté du geste : dans une main qui coiffe des cheveux, dans des corps qui s’embrassent (et je jure avoir eu à cet instant-là la réminiscence d’une pièce de Maeterlinck mise en scène par Claude Régy), dans une course bondissante et tournoyante dans le bleu de la nuit (et c’est un pâtre qui m’est apparu, gardant le troupeau de ses mains qui valsent et fuient à tour de bras dans une ronde folle). La justesse n’est plus à chercher dans un accomplissement technique, elle est dans l’essence du geste comme s’il retournait à son origine même. Une naissance de l’art dans le sillon de la vie. Sans jamais rien brusquer, la danse s’invite en toute simplicité sublimée par la céleste transparence qu’elle partage avec le clown quand elle est à son meilleur.

Bouchra Ouizguen est une chorégraphe de l’attention. Savoir regarder ce monde c’est savoir s’en émouvoir, et l’observer se mouvoir. Et c’est cette écoute profonde, ce regard posé sur l’autre comme une terra incognita, comme une merveille qui compose ce monde, qui nous transportent et nous émeuvent avec le même bonheur innocent que l’on aurait à goûter à une fantaisie bollywoodienne.

Este mundo

Direction artistique : Bouchra Ouizguen.

Interprétation : Joana Caetano, Telmo Ferreira, Sofia Marote, Bárbara Matos, Sara Rebolo.

Lumières : Cristóvão Cunha.

Son : Marcio Faria et Bouchra Ouizguen.

Costumes et scénographie : Bouchra Ouizguen.

Administration, production : Dançando com a Diferença.

Production :Dançando com a Diferença ; Compagnie O

Coproduction Fundação de Serralves (Festival DDD-Dias da Dança) ; Alkantara (en collaboration avec le Centre Culturel de Belém) ; Teatro Viriato

Avec le soutien de la Fondation Calouste Gulbenkian—Délégation en France et de la Fondation d’entreprise Hermès

Bouchra Ouizguen est lauréate du programme de résidences internationales Ville de Paris aux Récollets

Chaillot—Théâtre national de la Danse et le Festival d’Automne à Paris présentent ce spectacle en coréalisation.

Photos : © Paula Pimenta sauf photo du milieu : Bouchra Ouizguen

Durée : 1h

Du 8 au 10 octobre 2025 à 20h30, samedi à 17h

Chaillot – Théâtre National de la Danse

1, place du Trocadéro et du 11-Novembre

75116 Paris

Tél : 01 53 65 30 00

https://theatre-chaillot.fr