L’affleurement du texte serait celui d’une source vive et claire, un mince filet chantant qui pourrait tout à coup éclater en cataracte. L’actrice passerait dans les mots avec légèreté comme elle passerait une robe, à l’instant arrachée à un portant, se glissant dans leurs sonorités, leurs rythmes, leurs souffles… Chatoyante, vibrante, elle irait au contact des mots, de leur texture au détour de leur sens, comme on s’assure d’une présence physique, les caressant, les empoignant. Elle trouverait appui en eux comme ceux-ci prendraient vie en elle. Ils seraient la structure quand elle serait l’armature, les deux finement échafaudés et pourtant toujours dissociables, filtrant le jour comme un rideau en crochet laisse passer les cris, les désirs et les soupirs du vivant, jaillissant depuis la rue qui nous ceinture.

Magali Montoya est cette actrice. Elle est Mrs Dalloway, comme criait la réclame à l’époque de la publication de sa première traduction française : Mrs Dalloway, c’est nous !, repris ici en titre de spectacle tel un étendard. La familiarité de cette écriture qui étonnait par sa nouveauté peut s’exprimer à nouveaux frais en 2026. A la surprise de se reconnaitre dans une littérature qui restituait au plus près et pour la première fois les flux de pensées d’un être humain s’ajoute aujourd’hui la profonde reconnaissance pour une écriture nous ayant si bien fait le portrait et n’ayant rien perdu de son acuité malgré les années. Magali Montoya a choisi pour son entreprise la récente traduction chez P.O.L. de Nathalie Azoulai. D’une immédiateté et d’une simplicité qui offrent netteté et puissance d’incarnation au plateau. Ainsi « Mrs Dalloway dit qu’elle achèterait les fleurs elle-même » se révèle plus expéditif et évident que « Mrs Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs » (traduction éditions Gallimard de Marie-Claire Pasquier). C’est par cette première phrase affirmant sa banalité que s’ouvrent le roman et l’adaptation qu’en fait Magali Montoya. Dans une scénographie qui inscrit les éléments de clôture de l’univers domestique, sans qu’il ne soit reconstitué, grand rideaux suspendus de tulle et en crochet, piano droit et portant à vêtements d’un camaïeu de verts et de beiges, les circulations du corps de l’actrice créent un espace mental que l’on arpente comme les paysages urbains suggérés par le roman.

Bien qu’elle soit formellement encadrée dans le récit d’un narrateur omniscient, l’écriture de Virginia Woolf recouvre un va-et-vient presque insaisissable entre pure narration extériorisée, objectivant son personnage, et immersion profonde dans les pensées incandescentes de Mrs Dalloway et des autres personnages périphériques. L’art subtil et virtuose de Magali Montoya est alors celui d’un mouvement de balancier perpétuel entre détachement et attachement, entre incarnation et distanciation, entre projection et identification, en des temps infimes, pareil à une organique palpitation. Accommodant avec souplesse la focale du sensible, c’est une poétique de la diastole et de la cistole qui innerve le muscle théâtral, déployant le jeu d’orgue des affects et dépliant devant nous les bribes d’éternité nichées dans les développements syntaxiques de la phrase woolfienne. De tenir ainsi les deux bouts, de faire entendre l’écriture et de la faire disparaître dans le même temps, fait de nous les captifs amoureux de cette langue qui sans fin fouille en nous. Dans le fracas des vagues et des ressacs de la conscience, la banalité d’une vie bourgeoise et urbaine s’affiche, mais dans sa trame même surgit une mélodie existentielle, comme un parfum capiteux et vénéneux, que l’on ne saurait nommer, persistant.

La vie n’est pas un dévoilement, elle est le voile même bruissant entre visible et invisible. Elle est, au son d’une sonate, le flottement d’un rideau à une fenêtre. Avec Virginia Woolf, par Magali Montoya, les mots sont charriés et se déversent comme l’indécidable et hasardeux flots des choses du monde faisant irruption. C’est leur enchevêtrement inouï qui met en joie et en peine, ce coq à l’âne qui fait passer d’une voiture royale aux lettres de fumée tracées par un avion dans le ciel.

PS : le projet de Magali Montoya vise à un spectacle en trois mouvements. Il s’agit ici du premier.

Mrs Dalloway, c’est nous !

Adaptation, mise en scène & jeu : Magali Montoya

Adapté du roman Mrs Dalloway de Virginia Woolf

Traduction de Nathalie Azoulai © P.O.L Editeur

Complicité artistique & regards : Anne Alvaro, Jules Churin & Sébastien Derrey

Costume : Pauline Pô

Scénographie : Jules Churin, Pauline Pô & Magali Montoya

Lumières : Jean-Yves Courcoux

Administration de production : Silvia Mammano

Photos de l’article : @ Bellamy

Durée : 1h10

Théâtre L’Echangeur – Bagnolet

59 avenue Général du Gaulle

93170 BAGNOLET

Réservations : 01 43 62 71 20

https://lechangeur.org

du 23 septembre au 3 octobre 2026

du mercredi au samedi à 20h, sauf samedi 18h, relâche du dimanche au mardi