Tu seras un homme, mon fils.
Tout commence par un match de boxe. Rien n’est feint ici et les coups sont réels. Ça cogne dur entre ces deux-là, entre deux rounds. Très vite cela tourne au pugilat. De la boxe on glisse au kick-boxing puis au MMA et tous les (sales) coups sont permis jusqu’à frapper les parties intimes, redoutable d’efficacité quand on veut mettre son partenaire à terre. Pourtant il y a quelque chose de comique et même de gracieux, oui, c’est de la danse tout autant que du sport, à les voir s’écharper à commencer par la différence de taille, entre les 2m de Lukas Dana et les 1m65 à tout casser de son adversaire Erwan Tarlet. Du comique et avouons-le un certain érotisme de par l’enchaînement de certaines positions. Et méfions-nous des petits, ce sont de vraies teignes et la hargne d’Erwan fait plier Lukas Dana qui siffle la fin du match car tout ça commençait à déraper sévère.
Lukas Dana pratique la boxe, et ce match en ouverture n’est pas truqué. Pourquoi un tel sport ? C’est ce qu’il nous explique après s’être relevé du tapis où son adversaire l’a mis sans ménagement. Aimer être frappé, aimer frapper. Soit. Mais ce qu’il constate, en spectateur de son art, c’est toute l’ambiguïté qui entoure un sport où la virilité ne doit jamais être mise en doute ou en défaut, où l’homophobie et la misogynie latentes sont des faits qui n’empêchent pas une tension homoérotique qui de la salle au vestiaire transpire autant que ces corps quasi-nus qui ne cessent d’entrer en contact, de s’embrasser avec rudesse. Un tabou du désir des hommes cis-genre entre eux ou frapper ici c’est éviter « de se faire baiser » et l’injure suprême « enculé ». Un paradoxe sadomasochiste qu’il souligne à l’heure où le masculinisme devient un enjeu politique – et nos regards se tourne vers Trump et le camps MAGA – qui autorise la remise en cause des droits LGBTQIA + et le droit des femmes mis à mal par ces injonctions virilistes. Ce qui est interrogé ici c’est ce basculement, ce mécanisme de domination depuis ses origines et qui aujourd’hui prend de l’ampleur et de ses conséquences désastreuses. Et le ridicule hypocrite dans l’argumentation de telles positions.
Ainsi du match de boxe qui ouvre virilement et non sans ironie cette création testostéronée, on passe à un stage d’apprentissage où l’on apprend à être un homme, un vrai soit un mâle alpha. A poil et sans considération aucune c’est un apprentissage, qui ressemble davantage à du dressage, pour ne jamais se soumettre devant la gente féminine. Jeu de main, jeu de vilain, ces injonctions virilistes et mysogines tournent au fiasco, au drame. Réalité ou fiction, c’est bien des injonctions faites aux garçons dont il est question dans cette séquence onirique virant au cauchemar où avoir des couilles, et ce depuis l’antiquité, n’est pas qu’une métaphore qui opère depuis cette fracture entre les hommes et les femmes.
Et de ces injonctions il est encore question dans la dernière partie, confidence d’un garçon sur son éducation par un père féru de violence, d’armes et de films d’action. Casser du pédé, une banalité. On songe ici à cette chanson d’Eddy de Pretto, « Virilité abusive ». Sauf qu’il y là reproduction d’un schéma et que le nunchaku et de son maniement sont une démonstration de sa puissance viriliste. Enfin puisqu’il faut un peu de douceur, quand même, c’est main dans la main et devisant gentiment que Lukas Dana et Erwan Tarlet concluent cette création supervisée par Louis Arène (Le Munstrum Théâtre), confidence sur la paternité à venir du premier et du refus du second. Non, ces deux-là ne sont pas des brutes et ce qu’ils se disent là, entre la peur d’être père et la joie de l’être c’est toute leur crainte et leur faiblesse devant l’enfant à paraître, et c’est une fille, qui en font des hommes, des vrais.
Création hybride entre sport, théâtre et confidence, entre brutalité et douceur, beaucoup d’ironie aussi, voire d’humour, derrière les questions posées qui ne sont pas aussi anodines à l’heure actuelle où la masculinité toxique, prémisse à toute politique autoritariste sinon fascisante, devient une composante politique. Lukas Dana fait démonstration de ce qui sous-tend, sorti du ring et des vestiaires, tout ce fatras idéologique et cette stéréotypie, cette violence organisée et politique désormais, qui est sans doute la peur des hommes à tomber en amour, leur incapacité à aimer, qu’importe le sexe, et qui ne serait que faiblesse.
Alors faut qu’ça tombe
Les hommes ou bien les palombes
Les bières les Khmers rouges
Le moindre chevreuil qui bouge
Fanfare bleu blanc rage
Verres de rouge et vert de rage
L’honneur des milices
Tu seras un homme mon fils
Alain Souchon, sous les jupes des filles.

Ring, conception et mise en scène de Lukas Dana
Interprétation : Lukas Dana et Erwan Tarlet
Collaboration artistique : Louis Arene
Chorégraphie : Chloé Zamboni
Dramaturgie : Lucas Samain
Lumières : Charlotte Moussié
Son : Léa Bonhomme
photo : © Simon Gosselin
Du 8 au 10 octobre 2026 à 20 h
Du 13 au 15 octobre 2026 à 19h
Durée 1h15
Le 104
5 rue Curial
75019 Paris
Réservation : 01 53 35 50 00

