« On ne pète pas impunément dans la France de 1973 » s’exclama, horrifié, un critique à la sortie du film La Grande Bouffe de Marco Ferreri, qui montrait quatre vieux copains, bourgeois quadragénaires, enfermés dans une grande villa pour un suicide collectif par overdose de nourriture, assorti de partouzes apéritives et digestives. Manger à en mourir, quelle audace subversive !

Même audace traversée d’une âpreté sauvage, même réflexion sur l’apocalypse et la mort dans un monde contemporain déréglé et mêmes références aux aspects physiologiques du corps qu’on ne montre jamais, chez Jules Sagot et Christophe Montenez.   

Imaginez que France Inter et NRJ organisent ensemble une « Journée de la planète », (il y a bien une journée de la jupe contre le harcèlement à l’école et un jour de la marmotte, au Canada, pour la préservation des espèces menacées) avec une émission culinaire filmée en direct dans un théâtre et diffusée en prime time, n’ambitionnant rien de moins que sauver la terre, décarboner nos assiettes et nos cerveaux, tout en livrant un show divertissant car, nous asséne un chroniqueur citant Erasme ( quelle prétention!) : « Rien n’est plus sot que de traiter avec sérieux des choses frivoles ; mais rien n’est plus spirituel que de faire servir les frivolités à des choses sérieuses ».

On s’affaire sur les ultimes réglages son, tests de lumières, installation des chaises, du décor. Le perchman règle ses micros et, en guise d’apéritif, on a droit à une interview menée par le chroniqueur maison avec un spécialiste du changement climatique qui nous explique qu’on ne s’en sortira pas en écopant à la cuillère le pont du Titanic, comme si on ne le savait pas. Le journaliste opine du chef, entre fausse empathie pour l’intellectuel à cheveux raides qui a visiblement raté son media training et sourires entendus au public.

Après la mise en bouche, le plat de résistance, dans une scénographie proche d’une célébre émission de France 5, Isabelle Percot (Emmanuelle Bercot pour les intimes) et ses deux chroniqueurs (Jean-Charles Clichet, Monsieur gastronomie et Sharif Andoura, Monsieur écologie) échangent en bord de plateau avec, sur une estrade en arrière fond, Candice Douchet aux fourneaux, désopilante réincarnation de la célèbre Maité, qui savait comme personne assommer les anguilles en direct dans La Cuisine des mousquetaires.

Le trio dopé à la bonne humeur enchaîne facéties, jeux de mots, recettes et incitations du public aux petits gestes qui sauvent la planète. Fini le magret, l’anguille, les cailles, le gibier et l’entrecôte à la moelle, bonjour les salsifis fumés au barbecue japonais et la carbonate décarbonée. Les winners branchés sifflent verre de vin sur verre de vin, bouffent les plats préparés en direct, gloussent, s’esclaffent, « Les petits gestes devraient être appelés des grands gestes, c’est l’effet colibri », tandis que les extraits audios catastrophiques s’accumulent. « Nous les humains qui représentons 0,01% du vivant sommes responsables de 85% de sa destruction », déclare la scientifique Murielle Macé. On entend Michel Simon, dans une interview visionnaire avec Claude Santelli, alerter sur la disparition des animaux et la prolifération de l’homme, tout en dénonçant  l’industrie chimique qui « assassine la Terre, qui assassine l’oiseau, qui tue toute vie ».  

Cauchemar en cuisine et sur le plateau, ça se shoote à la purée de rutabaga, ça parle, ça mange pour de vrai, avec de la graisse qui dégouline et des miettes plein la bouche, on entend s’affairer les mandibules et flatuler les tripes dans un dérapage total, reflet tragique d’un monde désaxé quand les masques tombent, d’un train qui déraille sans qu’on puisse l’arrêter. La farce burlesque tutoie la détresse émotionnelle, bousculant le spectateur dans ses propres réflexes de rejet ou d’excitation.

Le spectacle continue sans boussole. Pour attraper les auditeurs, il faut des choses simples, la musique, les gimmicks et l’humour, disait Thierry Ardisson qui en connaissait un rayon. Pour résister à l’inertie des institutions, la folie théâtrale, « Casser les codes pour alerter », disent Jules Sagot et Christophe Montenez qui n’y vont pas de main morte. Allez jusqu’au bout, toute la puissance de la pièce est là.

Le plateau devient un terrain vague, un lieu dévasté et poétique, une fin de partie sur laquelle l’écriture semble s’inventer un lien avec la musique sans qu’on sache ce qu’elle veut nous raconter (remarquable seconde partie). Les contours d’un monde insouciant s’effacent au point de disparaître au profit d’une opérette macabre, dans un refus obstiné de conclure. Mourir de rire ou de désespoir ?

Toute la rage du punk s’invite au plateau avec une sorte de Iggy Pop (génial Ferdinand Niquet-Rioux), de la sueur, du sang, du chaos dans une esthétique métal radicale. La collapsologie ronge les esprits et les corps jusqu’à en mourir et les bateleurs seront avalés par le système, tels de quelconques déchets régurgitant leur bouffe et leur  excès. « Nous vivons aujourd’hui comme des endeuillés dans un monde abîmé, entend-on, abîmé pour nous, abîmé par nous. Nous portons le deuil de notre propre action dans une sorte de syndrome du pompier pyromane ».

Les comédiens  activent avec une maîtrise époustouflante tous les moteurs de jeu, musique, pantomime,  stand-up, tragédie, comédie noire. On n’en croit pas nos yeux, tout est écrit et on a le sentiment d’une improvisation continuelle. Ils « restent vertical », selon l’heureuse formule d’Alain Guiraudie, ne tombent jamais dans la caricature ou le surplomb.

Jules Sagot et Christophe Montenez crient leur rage dans cette création glaçante, jouissive, d’une précision diabolique, poussant jusqu’à l’absurde le cycle infernal absorption-déjection de la nourriture  comme de l’information, entourés d’une distribution hors norme. A déguster sans modération !

Dans le ventre des cerveaux, texte et mise en scène de Jules Sagot et  Christophe Montenez

Costumes : Gwladis Duthil

Musique : John Kaced

Accessoires : Fanny Gautreau

Photos : © Stéphane Lavoué

Avec : Sharif Andoura, Emmanuelle Bercot, Candice Douchet, Jean-Charles Clichet, Léo Ferrnique, Ferdinand Niquet-Rioux

Durée : 1h35

Jusqu’au 25 octobre 2026

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h

Théâtre des Bouffes du nord

37 bis, boulevard de la Chapelle

75010 Paris

Réservations : 01 46 07 34 50

www.bouffesdunord.com

Les 3 et 4 novembre 2026, Théâtre Foirail, à Pau