Dans un silence premier, d’autant plus saisissant qu’il suivait le chaos de l’installation du public et précédait les énergisantes mélopées qui composeraient la toile musicale de la performance de nora chipaumire à la Ménagerie de verre, les bustes et les têtes coiffées, chamarrés d’un wax gris et orange, se plient, bras droits plongeant vers le sol, puis se relevant dans une légère torsion du corps, offrent leur poignée au ciel. C’est peu dire que dans cette entame, quelque chose se ramassa, se tendit, puis se souleva, le chant clair et puissant qui surgit alors nous emportant, pareil à la source jaillissant soudainement entre deux roches. Nora Chipaumire et ses cinq chanteuses performeuses originaires de la communauté Lébou du village de Toubab Dialaw au Sénégal viennent labourer l’audience du Festival d’automne assise à même le plancher de la Ménagerie de verre. Souveraines, elles tracent leur sillon parmi les spectateurs. Dans cette ligne qui s’écrit par les corps progressant les uns derrière les autres, enchâssant les gestes comme les mots chantés dans une entêtante répétition, on pourrait reconnaitre bien sur un hommage à la célèbre ligne Nelken de Pina Bausch, mais plus encore, ce chant de travail, pieds nus scandant le sol d’un sourd martèlement, éclate comme une résurgence des battements vitaux du monde, et produit un vibrant et tellurique introït.
Tee-shirt débraillé et siglé de l’un des producteurs de l’événement (Festival d’Automne), ce concert performance, nora chipaumire l’institue à la bonne franquette. « On n’est pas à la Philharmonie ». La chorégraphe est ici cheffe d’une équipée qui pourrait aussi évoquer une brigade de cuisine : toutes assises au sol, jambes étendues enserrant calebasses, marmite métallique, plateau de fer, bidon en plastique, et s’affairant, tonitruantes, ne lésinant pas leurs coups de main ou de baguettes sur les récipients devenus percussifs. C’est la beauté du geste : déplaçant le territoire traditionnel de la femme, mère, épouse, sœur, orchestrant la multitude des gestes de la vie quotidienne, vers celui des arts. C’est une sorte de détournement poétique, une déterritorialisation à plus d’un titre, une dévolution absolue à l’expérience musicale de ces « work song » détachées de leurs racines industrieuses, de leurs ramifications douloureuses (jusque sur les terres esclavagistes). Chanter, battre le rythme, non plus pour se donner du cœur à l’ouvrage sinon celui du seul ouvrage musical. S’inspirant du projet chorégraphique et du film (NOT waiting) cocréés en 2023 avec Germaine Acogny, la fondatrice de l’Ecole des sables, Nora Chipaumire en prolonge ici la recherche. Assemblées en cercle, les corps et les voix déferlent sous l’impulsion d’une soliste, et dans ce déploiement harmonique et vibratoire, c’est à une tempête que l’on pense (que l’on reliera plus tard au roman Nous serons tempête de l’américaine Jesmyn Ward, comme si cette écriture-là était portée par le même flow), vertigineuse et tourbillonnante tempête dont on ressent les assauts, mettant en branle notre propre corps, on les voit ces femmes métamorphosées se galvaniser et s’épuiser dans le même effort, dans une dépense toute bataillienne (telle que définie par Georges Bataille : en pure perte et pour cela infiniment précieuse), arrimées à leurs calebasses telles des marins brinquebalés par une mer démontée, la domptant, la chevauchant, ne faisant plus qu’une avec la musique, accentuant et accélérant insensiblement le tempo jusqu’au barattage primordial qui est celui qui ouvre les portes de la transe. Plus encore que le dispositif spectaculaire immersif imaginé par nora chipaumire, c’est bien cette transe, danse des cœurs, qui fera tomber les derniers murs, dissoudra les invisibles frontières de la scène, fusionnera intériorité et extériorité de chacun, enjambant sans plus de façon la question des écarts culturels. Et pour chacun des présents, par ses stridulations magiques inondant nos cortex, animant subrepticement nos muscles éteints et raidis, écartant le temps d’une soirée les angoisses du monde qui nous tenaillent, c’est la vie même qui se rappelait à nous et nous irriguait de son flux.
Les femmes Africaines (sisters, wives, mothers, artists)— music from women’s hearts and hand, concept, scénographie, direction artistique : nora chipaumire assistée par shamar wayne watt.
Performance : nora chipaumire avec Rokhaya Cisse, Yaye Wolty Fall, Mame Ndoumbe Gaye, Adama Ndiaye, Ouleye Ndiaye.
Concept sonore, concept lumière, concept costume : nora chipaumire. Recherche sonore, construction, assemblage : nora chipaumire assistée par shamar wayne watt.
Installation sonore : Franz Schütte.
Direction technique : Soren Kodak.
Diffusion nora chipaumire inc.
Administration, production : Amélie Gaulier, jay beardsley, Laetitia Tshombe. Gestion de tournée : Laetitia Tshombe.
Production et accompagnement des artistes sénégalaises : École des Sables. Traduction : Awa Sow.
Subventions et finances : Alla Kovgan.
Photo d’illustration de l’article : Nicolas Thevenot
Durée estimée : 90 minutes
Vendredi 11 et samedi 12 septembre 2026 à 20h
Ménagerie de verre
12/14 rue Léchevin
75011 Paris
Tel : 01 43 38 33 44
https://www.menagerie-de-verre.org
La Ménagerie de Verre et le Festival d’Automne à Paris ont présenté ce spectacle en coréalisation.

