Perle noire. Méditations pour Joséphine est une lente promenade mélancolique en l’honneur de l’artiste et femme multiple, prolifique et éclectique que fut Joséphine Baker, une « créature grandiose », au « corps intelligent ». Point d’exotisme, de charleston, de grimace ou de pantomime dans ce spectacle. Il s’agit pour les concepteurs (Julia Bullock et Peter Sellars qui signe aussi une mise en scène plus que discrète) encore moins de singer l’artiste en rappelant les spectacles qui la rendirent célèbre de 1925 (la Revue nègre) à 1927 (la Revue La Folie du jour) avec sa fameuse ceinture de bananes. Tout comme dans l’hommage rendu au Théâtre des Champs-Élysées l’année dernière par la danseuse Germaine Acogny, Julia Bullock et Peter Sellars ont eu à cœur de déconnecter le personnage de sa représentation coloniale, à laquelle elle a certes participé avec sa « danse sauvage », mais pour mieux ridiculiser ce que projetaient ses spectateurs. L’érotisation de ses prestations est néanmoins évoquée par un dénuement voilé de la poitrine et par quelques mouvements chorégraphiés de la chanteuse Julia Bullock, qui reprennent certains déhanchés de l’actrice dans la scène la plus connue du film Princesse Tam Tam, la légèreté ou la gaité en moins.
Le spectacle, créé il y a dix ans et présenté pour la première fois en Europe à l’opéra Garnier, a fait un choix scénographique très épuré, plaçant six musiciens (tous excellents, particulièrement dans leurs solos) sur le plateau nu à l’exception d’un escalier noir surmonté d’une plateforme et d’une paroi servant d’écrin lumineux, ce sont les textes et la voix qui sont mis en avant, à travers une sélection de chansons chantées par Joséphine, mais réorchestrées radicalement par le compositeur de jazz Tyshawn Sorey, qui a consacré à la chanteuse-danseuse une thèse de doctorat à l’intitulé éponyme à celui du spectacle. Les huit chansons sont entrecoupées de sept poèmes de Claudia Rankine qui les contextualisent, en retenant comme fil rouge, le chemin parcouru par la femme-artiste racisée. Il est en effet question tout le long du spectacle de la couleur de peau, de cette impossibilité de faire abstraction de ce « costume » (first poem) qui va être au cœur d’une expérience douloureuse et révoltante d’ostracisation et de ségrégation raciale dans son propre pays d’origine, à l’époque où elle chantait Terre sèche (1959), mais bien longtemps après Si j’étais blanche (1933). C’est de ce parcours d’une artiste qui n’avait pourtant plus à faire ses preuves et qui a su transformer un chemin a priori tout tracé en un destin hors norme, qu’il est question ; celui passant par une voie émancipatrice en tant que femme, de couleur, au courage exemplaire dans son pays d’adaptation dans la période la plus sombre de son histoire, puis dans son pays de naissance.
Dans Perle noire, Julia Bullock essaie de rassembler toutes ces femmes dont l’unité réside en une farouche capacité en la liberté intérieure, même quand elle s’affirme « laide et ridicule », et en la promotion d’une liberté universaliste (My father how long). Même si la scène de l’opéra Garnier semble trop grande pour cette approche intimiste et que le temps semble parfois trop s’étirer quand la place laissée aux silences entre chaque texte, sont un vrai défi pour garder le public avec soi, d’autant que la partition de Tyshawn Sorey est parfois déroutante et les textes de Claudia Rankine ne le sont pas moins ; Julia Bullock réussit néanmoins, avec ces partis pris exigeants, à partager une sororité sincère, avec sa voix lyrique et sa tessiture propres, et à faire redécouvrir la profondeur de paroles gommée par les orchestrations originales.

Perle noire. Méditations pour Joséphine
Musique : Tyshawn Sorey
Conception : Julia Bullock et Peter Sellars
Textes parlés : Claudia Rankine
Mise en scène : Peter Sellars
Collaboration aux mouvements : Michael Schumacher
Costumes : Carlos J. Soto
Lumières : James F. Ingalls
Son : Jody ElffDramaturgie : Antonio Cuenca RuizChant : Julia Bullock
Piano et percussions : Tyshawn SoreyInstruments de l’International Contempory Ensemble : Jennifer Curtis (violon), Alice Teyssier (flûte), Travis Laplante (saxophone), Rebekah Heller (basson), Daniel Lippel (guitare électrique)
photo : © Benoite Fanton / Onp
Jusqu’au 19 septembre 2026
Durée : 1h50 (sans entracte)
Opéra national de Paris (Palais Garnier)
Place de l’Opéra
75009 Paris
réservation : www.operadeparis.fr

