Voilà de la belle ouvrage ! Une folle journée mise en scène avec finesse, intelligence et virtuosité. Comme toujours, Alain Françon fait oeuvre de grande maîtrise et c’est au cordeau que ce Mariage de Figaro, cette ébouriffante comédie virevoltante, qu’il dirige cette affaire. Loin de tirer à lui cette pièce de Beaumarchais, il se soumet à elle, en révèle l’écriture subversive et ses arcanes souterraines, d’une modernité toujours étonnante et troublante. Plus que la révolution à venir pressentie, une inquiétude qui parcourt cette fin de siècle des lumières et dont Beaumarchais s’empare magistralement, c’est la prise de conscience de chacun des personnages devant les bouleversements qui s’annoncent, intimes comme sociétaux, et de leur place dans l’ordre social qui est mis en scène avec brio. Une instabilité qui doit tout au hasard (« qu’avez-vous fait pour tant de bien ? Vous vous êtes donnés la peine de naître et rien de plus ») mais qu’ils provoquent aussi en rompant l’ordre établi, instabilité dans laquelle les femmes s’engouffrent, solidaires, pour dénoncer leur condition et affirmer leur droit devant la domination masculine qu’elle récuse. Le badinage « innocent et léger » ici n’est qu’un faux-nez dramaturgique. Certes on badine, et salement, autour du droit de cuissage rétabli par le comte. Mais si le sexe est l’affaire des hommes, l’honneur et l’ordre moral est celui des femmes. Le monologue de Marceline (« J’étais né moi pour être sage ») à ce titre est d’une portée critique générale et dépasse l’œuvre elle-même, dénonçant l’injustice envers son sexe, la domination patriarcale, les contraintes économiques et le jugement social toujours hypocrite. C’est face au public que Noemie Lvovsky, impeccable Marceline, accuse froidement son siècle. Et le nôtre par conséquent tant il y a encore à faire de ce côté-là.
La puissance de cette pièce est tout entière contenu dans le langage, cette langue du XVIIIème à son apogée, et sa portée hautement subversive. Claquent violemment les répliques assassines qui mettent à nus les rouages de dominations jusqu’au monologue de Figaro, réquisitoire et manifeste implacable qui contient là tous les maux d’un siècle et la déroute, l’impuissance des hommes devant un déterminisme social et de son injustice. C’est aussi cela qu’Alain Françon met en scène avec une minutie d’horloger, cette langue éminemment théâtrale, de sa maîtrise et de son usage explosif. Une langue qui émancipe celui qui la possède, valet ou pas, et qui s’émancipe de toute mise en scène, ne demandant qu’une ligne claire, sans scories et c’en est ici la démonstration éclatante. Alain Françon n’entrave pas cette œuvre de considération autre que ce qu’elle raconte et implique, un souffle de liberté et de fronde.

Et dans ce beau décor aristocratique mais épuré qu’on croirait sorti d’un délicat tableau de Fragonard, avec en son centre un lit, objet de toutes les convoitises et promesses, c’est avec la même fluidité que se meuvent les corps, fébriles, en mouvement, toujours. Et puis il y une troupe, véritablement, au diapason exact de l’œuvre, dirigé au plus près, homogène. Impeccable de maîtrise où chacun détoure son personnage avec une minutie maniaque, dans les pleins et déliés des atermoiements des cœurs, dans la pugnacité à défendre leurs droits, dans cette volonté pour les femmes de s’émanciper. Vincent Dedienne (Figaro), Micha Lescot (Le comte Almaviva), Alix Poisson (La Comtesse Rosine), Ana Blagojević (Suzanne), forme un formidable quatuor dans cette partie de tric-trac où les intrigues se nouent et de défont au grès des intérêts de chacun et dont les hommes sont au final les dupes. Alix Poisson est une comtesse blessée par les infidélités du comte mais troublée par le page Chérubin. Un trouble qui préfigure La mère coupable oùAlain Françon distille ici une sourde inquiétude quand au destin de ces deux futurs amants. Ana Blagojević est une formidable Suzanne, frondeuse et virevoltante, assurée, sure de son droit et son amour. Micha Lescot est impeccable de morgue et de tenue aristocratique. Le Figaro de Vincent Dedienne est l’héritier d’Arlequin. Une mobilité, une plasticité infernale, une gravité aussi derrière sa gaité (« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer » disait-il déjà dans Le Barbier de Séville) devant la conscience de ce qui entrave la liberté de tous, à commencer par la sienne. Et puis il y Chérubin, le fougueux Nemo Schiffman, dont le destin est scellé par le comte et qui, seul avec la comtesse, porte ici la tragédie à venir. Il faudrait nommer chacun de la distribution, tous impeccable dans le dessin de leur personnage, qui apporte à l’ensemble sa formidable cohésion.
Il faut entendre ce que l’aventurier Beaumarchais nous dit de son siècle, le siècle des Lumières ne l’oublions pas, et combien, au-delà de cette joyeuse comédie, il résonne étrangement aujourd’hui avec le nôtre dans ce manifeste pour la liberté de penser, une pensée émancipatrice en butte aux privilèges de quelques-uns et d’une censure toujours prompte. « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ». Troublant et terrifiant effet de miroir…

Le mariage de Figaro, texte de Pierre Caron de Beaumarchais
Mise en scène d’Alain Françon
Avec : Vincent Dedienne, Micha Lescot, Noémie Lvovsky, Alix Poisson, Axel Auriant/ Nemo Schiffman (en alternance), Eric Berger, Ana Blagojević, Guillaume Lévêque, Tommy Luminet, Rodolphe Congé
Et les apprenti·e·s du Studio Esca Lucie Baumann, Loup Cousteil-Prouveze, Maé Delegrange, Bilal El Mehia, Iliana Ferroudj, Bérénice Mchaik, Adam Plas Gragnoli
Musiciennes : Floriane Bonanni* (violoniste) et Julia Sinoimeri* (accordéoniste)
*En alternance avec Noémie Schindler et Selmaccord
Dramaturgie : Nicolas Doutey
Assistante mise en scène : Marion Lévêque
Scénographie : Jacques Gabel
Lumières : Jean-Pascal Pracht
Costumes : Pétronille Salomé assistée par Charlotte Le Gal
Créatrice maquillage/coiffure : Cécile Kretschmar
Musique : Marie-Jeanne Serero
Chorégraphie : Caroline Marcadé
Chant : Sylvie Deguy
Maquilleuse : Kim Ducreux
Accessoires : Morgane Baux
Pour la compagnie Anne Cotterlaz
Jusqu’au 31 décembre 2026
Du mercredi au vendredi 20h, Samedi 16h et 20h30, Dimanche 16h.
Sauf le vendredi 11/12 : exceptionnellement 21h
Théâtre de la Porte Saint-Martin
Réservations : 01 42 08 00 32

