Mettre en route son corps, l’échauffer est pour tout sportif une évidence, et pour tout danseur un truisme. Rocío Molina, la star incontestée du flamenco contemporain, en a fait un spectacle. C’est une version condensée et allégée de Calentamiento (« chauffage » ou « échauffement ») qui est présentée pendant trois jours à Chaillot où elle a ses habitudes.
Encender el cuerpoc’est littéralement « allumer son corps », c’est-à-dire le faire démarrer, mais aussi faire s’exprimer son feu interne et le mettre en lumière, sous les projecteurs du plateau. Le spectacle de Rocío Molina synthétise avec humour et anticonformisme cette recherche polysémique.
La bailaora est déjà sur son tapis à enchaîner les abdos et les fentes sur une musique encombrante, tandis que les spectateurs s’installent comme si de rien n’était. Une fois les lumières de la salle éteintes et le silence installé, le public se voit informé par la danseuse-chorégraphe qu’elle commence son échauffement et que ce commencement va durer 35 minutes. Mais comme on le comprend progressivement, cet entraînement qui relève également du rituel est un acte créatif, qui permet de fouiller, scruter ce qu’il représente en soi, le perfectionnement sans cesse remis sur le métier de la technique, préalable incontournable du travail purement artistique, mais aussi de ce qu’il provoque sur les parties du corps, ses organes, jusque dans ses moindres cellules.
Se saisissant d’un micro à fil qu’elle cale rapidement dans sa poitrine, Molina (comme elle s’interpelle elle-même, omettant son prénom en différents flash-back de son enfance), débute le travail de base, par des exercices de tabla de pies (« planche de pieds »). Que l’on ait pris un jour ou non des cours de flamenco dans sa vie, sa technique de zapateado est d’emblée impressionnante, ainsi exposée. Pas de fioriture, pas de chorégraphie sensuelle ou de démonstration tape à l’œil de châle ou de bata de cola, c’est un travail à l’os, exigeant, qui est proposé, non sans inventivité et passages burlesques, notamment par le comique de répétition de se moucher dans son foulard et la cravate de son éphémère compagnon. Une fois les 35 minutes achevées, un duo avec une chaise baladeuse prend le relai, sur fond de Purcell, puis de Bach avec un fameux enregistrement de Gould où il murmure, ne faisant qu’un avec les vibrations de son piano, comme la Molina ne fait qu’un avec ses pulsations internes, son compás en douze temps, celui de la buléria.
Les différentes combinaisons s’enchaînent dans un rythme étourdissant, allant toujours crescendo, commentées tout au long par la danseuse, obsédée par le travail des talons qui partage la jouissance de la souffrance corporelle, une fois « la barrière de la douleur » franchie qui double la puissance. Un échauffement qui semble ne jamais devoir finir, même quand la fatigue s’installe et qu’elle fait mine de rêver à une « pièce de danse tranquille ». De fait, cet éternel recommencement est au cœur du programme et du duende. Sisyphe-Molina ne peut penser à finir, car elle ne cesse de vouloir/devoir continuer à commencer. Addiction, peur de quitter la scène aux sens propre et figuré l’envahissent, même quand elle laisse penser pendant quelques minutes que le désir pour autre chose que son propre corps peut l’envahir, dans cette jolie et puissante scène de face à face avec le danseur José Manuel Ramos, El Oruco ; les regards brûlants, les têtes qui se frottent de manière doucement animale, quelques instants de pur silence, puis les respirations qui se font rythmes, même en forme de soupirs.
Encender el cuerpo ou que la fête ne finisse jamais.
Encender el cuerpo
De : Rocío Molina
Texte : Pablo Messiez
Espace sonore : Javier Álvarez
Coordination technique : Carmen Mori
Lumières : Rafael Gómez
photo : © Maria Agar Martinez
Avec : Rocío Molina (danse), José Manuel Ramos « Oruco » (Compás)
Du 1er au 3 octobre 2026 à 19h30
Durée : 1h20
En espagnol surtitré en français
Chaillot – Théâtre national de la danse
Salle Firmin Gémier
1 Place du Trocadéro et du 11 Novembre
75016 Paris
réservations : 01 53 65 30 00
www.theatre-chaillot.fr

