Deux murs blancs faisant angle comme un livre ouvert. Celui du fond texturé comme une écorce de bouleau, exfoliant ses fins lambeaux. Ceux-ci s’avéreront feuillets punaisés, recouverts d’une fine écriture. Si, pour William Shakespeare, le monde est une scène, il est pour Simon Falguières, à l’évidence, un livre qu’il nous faut déchiffrer et écrire dans un même élan vital. Dans cette vaste chambre d’hôpital à la blancheur neigeuse, un écrivain est allongé sur son lit. Il mourra en décembre 2026. Il a 36 ans, et, comme le célèbre auteur tchèque, fera promettre à son amie Frieda de détruire tous ses écrits à sa mort. Le Livre de K se lit dans le lointain reflet de Kafka. Il en reprend certains traits, certaines figures, le château, la gémellité, la violence d’État, pour mieux aller explorer son propre imaginaire à l’aune du contemporain. Il est une œuvre dans l’œuvre comme un passage de relais d’un esprit à un autre. Il est un livre dans le livre, celui d’Alma dans celui de K, enterré, puis brûlé avant de nous être restitué dans la chair même de ses personnages, vérifiant l’affirmation proustienne de la littérature comme art prophétique. Tous, à l’exception de K vêtu d’un pyjama bleu ciel, sont habillés de noir ou de gris comme l’encre ou la mine de plomb. Ils sont le corps du texte.

Dans cette fable, comme dans l’Histoire récente, comme dans Fahrenheit 451, les mots écrits sont pourchassés parce qu’ils sont le moyen de la résistance et le chemin de l’évasion. Et quand le papier fait défaut ou lorsqu’il est détruit, c’est aux voix de reprendre la charge de la mémoire et de la transmission. Comme le dit K, écrire et lire c’est « entendre l’écho du cœur dans l’obscurité ». Avec détermination et clarté, le texte et la mise en scène de Simon Falguières en exaltent le principe vital.

Il nous faut ici parler de cette scène tragique et cocasse à la fois, particulièrement signifiante et troublante sur un plateau de théâtre, lorsque la poétesse, inspirée d’Anna Akhmatova, sachant son logement truffé de micros, entame avec l’amie qui lui rend visite une fausse conversation tandis que  la vérité s’écrit et se passe de main en main sur des bouts de papier. La parole mentirait, pour le moins prétendrait, quand l’écriture découvre et révèle. Les actrices clament le faux et le banal pour ceux qui écoutent à l’autre bout des micros tout en nous faisant entendre (à l’instar d’un chant diphonique) un autre signifié : l’urgence, la peur, l’amitié, la solidarité… oui, la voix peut aussi être le refuge ultime d’une vérité même si elle est tue et doit éventuellement se faire le porte-parole d’un mensonge d’Etat.

Dans ce conte crépusculaire, le récit se profile avec la netteté et la précision d’une silhouette aux arêtes vives. Les acteurs portent haut et fort le verbe, à la fois sens et tout autant signe. Il est celui qui indéniablement nous réunit en humanité. Les voix tranchent et percutent, elles sont pleines comme le noir de l’encre sur la page de l’écrit. Elles sont des couleurs musicales, des rythmes. Dans l’espace vide et vaste, s’étirant comme le temps présent entre passé et futur, les mots à l’inverse produisent leur effet de cristallisation et de condensation, ramassant la pensée dans le jaillissement de la voix. Le Livre de K est une profération qui s’adresse aux morts comme aux vivants. Le théâtre se fait chainon entre tous, depuis Shakespeare jusqu’à nous, résonne de cette mémoire, de ce lignage, comme une ligne d’écriture qui se perpétue dans l’acte de jeu même. On écrit dans les mots de ceux qui nous précédèrent comme l’acteur foule de sa langue les paysages et les événements que d’autres parcoururent avant lui. Ce qui ne laisse de nous surprendre ici, et nous soulève à chaque instant, est combien les acteurs portent l’histoire. Ils sont à la fois personnages et, souterrainement et souverainement, narrateur. Ils sont purs récits déployant les développements de la fable, leur parole comme annonciatrice de ce qui doit advenir plus que de ce qu’ils sont. En cela Le Livre de K se place dans l’efficace magique du conte et nous entraine à sa suite.

Simon Falguières fait chatoyer la variété des langues, l’auteur K basculant régulièrement à l’allemand. Mais plus notable et remarquable encore, dans la lande vide du plateau blanchi par la neige éternelle de la page blanche, les mots progressivement s’effacent et laissent place au signe, celui de la langue des signes proprement dits, par laquelle Anna, sourde, communique avec ses deux enfants jumeaux, Alma et Matteo. Ce glissement des mots vers le signe et vis-versa se produit avec une émouvante évidence qui révèle la nature profonde du théâtre : l’incorporation des mots dans les corps et des corps dans les mots. Seule cette double circulation de l’un à l’autre est à même d’éviter l’atrophie politique d’une société. Entre Matteo et Alma, c’est bien deux rapports au pouvoir qui se dessinent, l’un se fait auxiliaire de son asservissement, l’autre œuvre à l’émancipation de chacun, et de soi-même en premier lieu, par le geste de l’écriture. A l’instar de la fameuse et bouleversante scène tirée du Roi Lear où Gloucester est amené au bord d’un gouffre imaginaire, Le Livre de K nous fait toucher par le pouvoir de l’illusion théâtrale le bord du précipice où nous nous avançons aveuglés par les lumières du monde.

Le Livre de K, texte, mise en scène, et scénographie : Simon Falguières

Avec : Rosa-Victoire Boutterin, Mathilde Charbonneaux, Lomane de Dietrich, Simon Falguières, Karine Feuillebois, Myriam Fichter, Charly Fournier, Pia Lagrange, Liza Alegria Ndikita, Stanislas Perrin, Mathias Zakhar en alternance avec Guillaume Morel

Assistanat à la mise en scène : Lolita de Villers

Création lumières : Léandre Gans

Création accessoires et masques : Alice Delarue

Musique et conception sonore : Hippolyte Leblanc et Simon Falguières

Création vidéo : Typhaine Steiner

Création costumes : Lucile Charvet

Réalisation costumes : Marion Moinet et Maïalen Biais

Régie générale : Clémentine Bollée

Régie plateau : Roméo Rebière

Régie son : Hippolyte Leblanc

Accompagnement Scénographique : Emmanuel Clolus

Dramaturgie LSF : Vincent Bexiga

Adaptation et jeu LSF : Vincent Bexiga et Katia Abbou

Production, diffusion, administration : Martin Kergourlay et Justyne Leguy Genest

Production : Compagnie le K

Coproduction : Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie, Théâtre Nanterre-Amandiers, Théâtre Dijon Bourgogne – CDN, Le Quai – CDN Angers, Transversales – Verdun dans le cadre du projet européen GRACE, Théâtre National de Liège dans le cadre du projet européen GRACE, Théâtre National Populaire

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National

Partenariat : Le Moulin de l’Hydre

La compagnie est conventionnée par le Ministère de la Culture (direction régionale des affaires culturelles de Normandie) la Région Normandie et le Département de l’Eure.

Photos de l’article :@ Christophe Raynaud de Lage

Durée : 2h30 avec entracte

Du 30 septembre au 17 octobre 2026

Mercredi, jeudi, vendredi 19h30, samedi 18h30 et dimanche 15h30

Théâtre Nanterre – Amandiers

7 avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre Cedex

Tél. 01 46 14 70 00

https://nanterre-amandiers.com