Nicolas Bouchaud (Ivanov), se traine péniblement au bord du plateau, s’assoit, et, aux prix d’efforts inouïs tente d’enfiler ses bottines. Il est exténué avant de commencer et il lui reste 2h40 à vivre ! Tout proche, il scrute le public de son regard aigu dérangeant, fouille les rangs, semble nous demander « qu’est-ce qu’on fait là ? ». Il se passe quelque chose, comme une exigence de vérité entre lui et nous, quoiqu’il arrive on est ensemble spectateurs et comédiens. Pendant tout le spectacle, il nous prendra à témoin, mettant en scène délicieusement la pantomime de son auto dépréciation tant physique que mentale. Le regard du comédien, son corps et son jeu, disent déjà tout de la savante alchimie entre dépression et burlesque mise en scène par Jean Francois Sivadier. Séduit, rivé à cette présence magnifique, on fait silence alors qu’on devrait rire.

Ivanov se passe dans une ville de province en Russie dans une petite communauté où tout le monde se connait. Ragots, ennuie – « On s’ennuie tellement qu’on a les os qui se coincent »,appât du gain, antisémitisme et égotisme y sont monnaie courante. Dans ce microcosme, un propriétaire terrien inapte à gérer son bien, se voit ruiné. Il est incapable d’agir, ne peut rien faire et se trouve contraint d’interagir avec ses voisins pour leur soutirer de l’argent, avec un médecin (Gulliver Hecq), car sa femme Anna (Nora Krief) se meurt de la tuberculose, et son régisseur Borkine (Frédéric Noaille) qui est aussi entreprenant que le maître est catatonique. L’action est donc bloquée, il ne se passe rien à proprement parler car Ivanov ne peut rien décider, aveugle à entrevoir ce qui le rendrait heureux. Sa femme se meurt et il ne ressent rien.

Il existe deux versions d’Ivanov, la première en 1887 est comique, la seconde, deux ans plus tard, dramatique. Le coup de maître du metteur en scène est de mixer les deux et de propulser sa troupe sur un fil tragi-comique en superposant des changements de registre instantanés, des ruptures de jeu parfois dans une même phrase. À cela s’ajoutent des ruptures de rythme constants dans les dialogues qui tournent court. On oscille entre humour grinçant, cocasserie et mélancolie, exaltation et fatigue, tragédie et absurdité. Une société petite-bourgeoise danse, se querelle et se confronte au vide dans une partition chorale où se mêlent les souvenirs, les espoirs et les regrets.

Avec Jean François Sivadier, le cauchemar d’Anton Tchekhov se matérialise en 2026, l’effondrement des êtres en écho avec l’effondrement d’un monde et un retour à l’animalité. La bande son pullule de hululements, de hurlements de loup, Ivanov aboie, souffre d’acouphènes et mourra d’ailleurs bêtement comme un chien, le médecin porte un masque mortuaire de hibou pour annoncer la mort d’Anna. Comme si cela ne suffisait pas, l’antisémitisme est monnaie courante (Nora Krief se fait traiter de « sale juive »), doublé d’une éco anxiété et de populisme – l’image du troupeau de mouton bêlant revient en boucle – avec en premier lieu, la dépression. Rares sont les mises en scènes qui ont aussi bien montré les signes cliniques de cette maladie moderne (Anton Tchekhov est médecin). Dépourvu de centre, Nicolas Bouchaud se tient toujours à la périphérie, au-dessus, en dessous, à côté des autres qui s’entassent sur le canapé, flasque et mou, coincé sur le bord ou carrément vautré par terre les bras en croix pour conduire tous ses proches au désespoir. Tous, Borkine, l’affairiste foireux, Zinaïda (Agnès Sourdillon), l’avaricieuse rivée à sa cassette en forme de sac à main, Chabelski (Christian Esnay), l’oncle pique-assiette, et même Sacha, jeune et pure, pleine du désir de sauver Ivanov malgré lui, ne sont que des figures grotesques d’un vouloir vivre cache misère. En témoigne la formidable scène des trois ivrognes, orchestrée en numéro de clown par Lebedev (incroyable Zakaria Gouran), les membres fléchissent sous le poids de la bile noire. Ivanov n’est que le symptôme d’un monde pourri de l’intérieur, « En chacun de nous, il y a trop de rouages », dit-il, acceptant la complexité des êtres avec une lucidité redoutable « c’est une femme qui aime les hommes au moment de leur chute », dira-t-il de Sacha.

La seule chose qui fait tenir encore cette petite communauté ce sont les femmes et leur énergie folle. Anna épouse l’effondrement de son mari sur son bureau, l’entourant de ses bras protecteurs ; joyeuse, elle glisse vers la lumière puis jette ses dernières forces dans un chant yiddish avant de mourir, sous le coup de grâce d’Ivanov. Sacha (Charlotte Issaly impressionnante) sursaute d’excitation et s’affale au sol quand elle déchante. L’oie blanche coincée dans son carcan familial se métamorphose à vue en femme fatale, puis en vestale qui danse nue sous sa robe de mariée bien que l’on ne soit pas vraiment à la noce.

© Jean Louis Fernandez

Comme à son habitude, Jean François Sivadier utilise tout l’espace, ses comédiens descendent des travées, surgissent de nulle part pour s’agglutiner au centre, des groupuscules se forment et la brebis égarée rejoint assez vite le troupeau, incapable de faire bande à part. L’enfermement est intérieur, nul besoin d’en rajouter dans la scénographie. Un rideau transparent délimite l’avant-scène au sol poussiéreux et glissant du hors champ surélevé que l’on imagine derrière, l’espace du rêve, l’ailleurs. Le souffle du vent et la lumière sur le voile translucide bercent nos cœurs là ou Anna viendra se réfugier pour mourir, où un feu d’artifice se tirera pour un simulacre de mariage qui ne sera jamais consommé.

Que faire, demandait Lénine ?  Quel sens à tout cela ? « Regardez la neige qui tombe, où est le sens ? répond Tchekhov dans Les trois sœurs. Populaire, intelligent, juste et dansant, ce cabaret Ivanov est d’une virtuosité totale.

                                        

Ivanov d’Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan

Mise en scène : Jean-François Sivadier

Dramaturgie : Véronique Timsit

Lumière : Philippe Berthomé, Jean-Jacques Beaudouin

Scénographie : Marguerite Bordat

Costumes : Virginie Gervaise

Son : Yohann Gabillard

Avec : Nicolas bouchaud, Yanis Bouferrage, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Nora Krief, Frédéric Noaille, Catherine Vinatier

Photos : Jean Louis Fernandez

Durée : 2h40

Les 20 et 21 mai 2026

Théâtre l’Azimut la Piscine

254 avenue de la Division Leclerc

92290 Châtenay-Malabry  

Réservation : 01 41 87 20 84

www.I-azimut.fr

Tournée :

10 et 11 juin 2026, TAP, Scène nationale de Grand Poitiers

Janvier 2027 : Théâtre du Rond-Point, Paris