Lorsque l’on pénètre cette salle, antre et arrière-fond du Théâtre de la Cité Internationale, l’espace s’y déplie par une inusuelle et singulière fragrance. Elle possède l’entêtement du musc, l’aplomb grave et écœurant de l’organique et la séduction d’un inconnu que l’on devrait avoir déjà reconnu. Un grand écran vidéo panoramique trône sur une étroite scène que rejoint une volée de longues marches, semblables à un ghat. Captés dans une image en noir et blanc tremblante, des pêcheurs armés d’une lance en bambou liée à une longue corde s’adonnent à la chasse à la baleine depuis de frêles chaloupes. Au pied de l’écran, du sable, des bougies allumées, des os blanchis, des fruits en profusion : un autel. A l’angle opposé, un séchoir en bois où pendent des poissons, exhalant leur odeur grasse et rance. Au sol, barrant l’espace d’une diagonale, un mât et une voile repliée. Ocean Cage s’ouvre comme une installation plastique et se déploiera comme une puissante performance.

Tour à tour, Siko Setyanto sera chaman au visage escamoté par une cagoule au contour flottant ornée de deux oreilles de lapin en peluche, puis effrayant dieu de la mythologie indonésienne, et enfin simple pêcheur d’une petite île dont la culture, fondée ancestralement sur la pêche à la baleine, est aujourd’hui menacée de disparition par le changement climatique. Le danseur et performeur est le maître d’œuvre et la cheville ouvrière d’une plongée dans les abysses animistes. L’incarnation théâtrale se double de, et fusionne avec, l’apparition des esprits animaux et des dieux. Cette féconde ambiguïté entre rituel et représentation spectaculaire agit comme une distance critique, éloignant le spectateur occidental d’un indigent tourisme culturel, et surtout l’invitant à l’éveil, l’ouvrant à une autre intelligence, à l’instar du pêcheur capable de percevoir la malice et les jeux des esprits animaux, et voir le banc de poissons invisibles sous les formes changeantes du visible.

Ocean Cage n’est pas un spectacle « sur », il est une expérience « depuis ». Par la multiplicité des sources sensorielles, musique électronique exécutée en direct, vidéos virtuelles fantasmagoriques, événements scéniques, et enfin percutante performance de Siko Setyanto, la narrativité causale et l’espace normé de l’esprit occidental sont mis en crise. Ocean Cage nous écartèle comme pour nouer un autre rapport au monde. La mise en scène et la dramaturgie déploient un millefeuille de plans parallèles, souvent distincts, mais pouvant momentanément se rejoindre et se confondre magiquement comme lorsque la voile se déplie et le mât se lève sur le plateau et que simultanément une chaloupe et une voile sur une mer agitée apparaissent sur l’écran vidéo tandis que le chaman mène au milieu de nous, par la danse, sa barque au pays des esprits. A la perspective italienne qui gouverne à l’ensemble de nos arts, quelque peu rigide et hiérarchisant les formes du visible, répond ici une convergence immanente, ne pouvant advenir que comme vue de l’esprit, débarrassée de toute forme de domination entre ses strates.

Dans l’hétérogénéité des matériaux esthétiques convoqués, dans leur éclatement spatial, quelque chose de la relation animiste nous est magnifiquement donnée à éprouver. Si les corps sont divers, comme autant de corps étrangers, une même intériorité, un même esprit les anime : assister à Ocean Cage c’est se laisser traverser par cet esprit, c’est percevoir autrement et plus profondément le malheur de notre monde en se passant de mots, en laissant choir toute volonté de compréhension.

Tianzhuo Chen opère un syncrétisme des esthétiques et des techniques comme on jouerait des osselets en les secouant et invente une sorte de divinatoire spectaculaire. Et Siko Setyanto, transformiste à souhait, passe d’une espèce à une autre, du vivant au divin par le truchement de l’esprit animal. La réincarnation se translate ici en métamorphose cabarettiste, effectuée à vue, oreilles postiches arrachées, lentilles oculaire colorées retirées. Il est le passe-muraille du monde des apparences. Sa puissance d’incarnation engage corps et âme, est un troublant et vibrant prodige. Lorsqu’il remonte des profondeurs, pantelant, au son d’une mélopée pop folk bouleversante, on se retrouve soi-même comme échoué sur une plage, recraché comme Jonas du ventre de la baleine, se remémorant pour soi une phrase de René Char : « Dans la chambre devenue légère et qui peu à peu développait les grands espaces du voyage, le donneur de liberté s’apprêtait à disparaître, à se confondre avec d’autres naissances, une nouvelle fois ».

Ocean Cage

Mise en scène : Tianzhuo Chen

Chorégraphie et interprétation : Siko Setyanto

Musique : Kadapat, Nova Ruth

Costumes : Chenting Yu

Maquillage : Una Ryu

Conception textile : Diane Esnault

Conception lumière : Akihiko Tanida

Conception sonore : Martin Ortiz

Direction technique : Francisca Marques

Production technique : Paul Mede

Assistante et régisseuse : Diane Esnault

Production : partner in crime ; Tianzhuo Chen

Coproduction : HAU—Hebbel am Ufer ; Arsenic Lausanne ; Kyoto Experiment ; Kampnagel Hamburg ; tanzhaus NRW

Soutien Capital Culture Fund Berlin

Photos de l’article : Takuya Matsumi

Durée : 2h en déambulation

Du 14 au 19 septembre 2026, lundi jeudi à 19h, mardi vendredi à 20h et samedi à 18h

Théâtre de la Cité internationale

17, boulevard Jourdan 75014 Paris  

Tél : 01 85 53 53 85

https://www.theatredelacite.com/fr

Le Théâtre de la Cité internationale et le Festival d’Automne à Paris ont présenté ce spectacle en coréalisation.