Kafka n‘acheva aucun de ses romans, ses débuts et fins restent ouvertes et son écriture kaléidoscopique mélange des perceptions, des rêves, des visions, tel « un périscope de l’âme » ; son journal et ses romans, Le Procès notamment, ouvrent plusieurs tiroirs, plusieurs serrures dont on aurait égaré les clefs. Il voyage caméra au poing, posant son regard-loupe sur les détails, les « curiosités invisibles ». « Je dresse, dit-il, des plans. Je regarde fixement devant moi, pour ne pas éloigner mes yeux des oculaires imaginaires du kaléidoscope dans lequel je regarde.». La mise en scène de Clément Poirée adopte ce regard périscopique, déconstruisant et reconstruisant les épisodes du Procès, en y intégrant les images clefs du journal dans une scénographie superbe d’Erwan Creff, faite de panneaux amovibles poussés par les acteurs eux-mêmes. On a l’impression d’un jeu de l’oie où le narrateur enfonce des portes ouvertes, grimpe des escaliers qui ne mènent nulle part pour être invariablement renvoyé à la case « état d’arrestation » à chaque fois qu’il croit échapper à sa condition d’accusé. Le plateau claustrophobique à la lumière noire et onirique prend des allures de bunker souterrain protégé d’ennemis invisibles. Josef K. attend son procès, cerné par des pantins surréalistes, champion de natation olympique, toréador désœuvré ou insectes acrobates, tandis que défilent des personnages bien réels, l’avocat, le juge, la voisine, le père du narrateur. Les lieux fusionnent, la chambre de l’avocat se transforme en bureau, l’appartement de Josef K. en tribunal, avec des dédoublements de l’accusé en multiples avatars, signes d’une schizophrénie rampante, tel ce cancrelat agrippé à une échelle suspendue (superbe Riccardo Pedri dans son numéro circassien).

Petit à petit les échanges se font plus brefs, elliptiques, rageurs ou laconiques. Des figures dans l’ombre se déplacent en longeant les échafaudages et se transforment, dans un halo digne des films noirs. On pense au final du Troisième Homme, film de Carol Reed où Orson Welles fait face dans les égouts à plusieurs entrées de couloirs, d’où lui parviennent les appels des hommes qui le pourchassent, sans qu’il puisse savoir si emprunter l’un ou l’autre pourrait lui donner une chance de s’échapper. Rythmes, pulsations, variations d’intensité, brusques ruptures de ton, le pathétique grand guignolesque succède au désespoir, les apparitions de Mathieu Marie en père persécuteur nous explose de rire tandis que les deux Dupond-t de bande dessinée (les excellents Julien Villa et Aymeric Trionfo), exécuteurs des basses œuvres judiciaires, finissent par se faire fouetter dans une partie SM jubilatoire. Pascal Cesari, magnifique, tient la corde de bout en bout dans le rôle titre, vulnérable et nerveux, soumis à une tension sexuelle sous-jacente à son implosion. Tous se font arpenteurs de la scène, explorateurs de cette planète étrange qui reflète notre propre étrangeté.
Le Procès n’est pas un texte facile à adapter, l’auteur semble jouer à la pétanque avec nos émotions, mettre à distance toute pensée unique, exploser de multiples registres profondément anxiogènes. Clément Poiré réussit haut la main avec un Josef K. psychanalytique, baroque, d’une liberté folle et viscéralement théâtrale. On sort du Théâtre de la Tempête en se disant que les limites de l’absurde ont été dépassées dans ce monde pour basculer dans l’ordre de l’horreur, ce qui n’aurait pas déplu à Kafka, selon qui écrire était affronter ses démons et se mettre à nu.
Josef K., d’après Le Procès de Franz Kafka
Adaptation et mise en scène : Clément Poiré
Scénographie : Erwan Creff
Lumières : Guillaume Tesson
Costumes : Hanna Sjödin
Musique : Stéphanie Gibert
Avec : Pascal Cesari, Jeanne Lepers, Mathieu Marie, Riccardo Pedri, Lauren Pineau-Orcier, Nanténé Traoré, Aymeric Trionfo, Julien Vila
Photos : © Fanchon Bibille
Durée : 2h15
Du 11 septembre au 18 octobre 2026
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie, Route du Champ-de Manœuvre
75012 Paris
Réservations : 01 43 28 36 36
www.la-tempete.fr

