« Ce soir, moi je signe et lui il traduit en français parlé pour entendants, là vous avez le surtitre en français pour les sourds qui ne parlent pas la langue des signes et là le surtitre en anglais pour ceux qui ne parlent ni le français, ni la langue des signes ». Tout un symbole !

Celui qui parle en langue des signes française c’est Christian Gremaud, un garçon jovial, brillant, drôle, passionné et passionnant mais désespéré suite à un parcours semé d’humiliations et de rejets, parce que le monde est construit pour les entendants. En retrait à jardin son frère François, traduit en langage parlé. Le comédien signe là son spectacle le plus intime et le plus politique, né d’une blessure profonde de ne pouvoir venir en aide à son frère de l’ombre. De ce double désespoir les frère Gremaud font un spectacle bouleversant, drôle, d’une douceur et d’une poésie infinie. Sur le plateau nu, les deux frères entrent en résistance avec un appétit de vivre, un humour et une complicité qui nous remplit de joie.

Au début, c’est le plaisir du jeu théâtral et la force expressive de ce corps à paroles qui domine. Christian nous répète à tout bout de champ qu’il n’est pas comédien. Qu’est-ce que ce serait s’il l’était ! Il a une telle envie de communiquer, d’être compris, un tel enthousiasme qu’on est suspendu à ses bras tranchants dans la colère, à ses doigts agiles, à ce corps toujours en mouvement qui occupe l’espace, mais surtout abolit la frontière entre entendants et sourds, on commence à mémoriser certains gestes à associer des thèmes, sans émettre le moindre son, il a une telle force de conviction ! Soudain on coupe le son (François arrête de traduire) et on voit Christian redoubler d’intensité jusqu’à une sorte de pantomime, une super blague certainement mais on n’ose pas vraiment rire. Les sourds présents dans la salle, eux, rient beaucoup.

La seconde partie retrace l’histoire de la langue des signes et le long chemin des sourds pour la faire reconnaitre.  Il y a d’abord cette étiquette collée dès la découverte de la surdité chez l’enfant « enfant sourd, neveu sourd, voisin sourd, frère sourd, parents d’enfant sourd ». Depuis toujours l’oralisme règne en maitre et l’on a contraint les sourds à la reconnaissance labiale dont l’impact est limité, au mieux elle permet de capter 20 à 30% de ce qui se dit. On oblige les sourds en leur entravant les bras à déchiffrer, à ânonner des sons désarticulés et on les culpabilise de leur « handicap ».  Ça ressemble à « ce dauphin à qui une bande d’oiseaux voudraient greffer des ailes » sous prétexte que c’est vraiment génial de voler. Mais la communauté s’organise, revendique sa différence qui n’a rien d’un problème.

La dernière partie voit François du bout des pieds, discrètement, quitter son banc de touche pour venir enlacer son frangin, et évoquer l’histoire de ce spectacle avec toute la délicatesse et la pudeur qui le caractérise. Nous vivons, soi-disant, dans un monde d’images mais c’est surtout un monde de sons et d’oralité qui met à distance le corps, les sensations, le toucher. Notre langage parlé est singulièrement pauvre, troué de lieux communs, de phrases toutes faites alignées et de platitudes (la poésie excepté) quand la langue des signes, utilise chaque partie du corps et peut simultanément exprimer milles nuances. Elle est directe, sans jeux de mots mais d’une expressivité étonnante, il suffit de regarder, d’écouter devrais-je, dire deux sourds communiquer.

Dans un final superbe, François danse sur un morceau de Bach (inaudible pour son frère), tandis que Christian revisite la célèbre anaphore d’apollinaire : « Je t’aime pour tout le temps que je n’ai pas vécu, pour l’odeur du grand large et pour l’odeur du pain chaud, pour la neige qui fond, pour les premières fleurs … », puis les corps se rapprochent, se transmettent un même mouvement et nous invitent  avec une élégance rare à partager une même expérience. Salve d’applaudissements du public qui claque les paumes ou remonte les avants bras à la hauteur des pommettes, c’est la même chose. Bravo !

Mon frère, texte de François Gremaud

Mise en scène, Scénographie et Dramaturgie : François Gremaud

Lumière : William Fournier

Son : Anne Laurin

Costumes : Anne-Patrick Van Brée

Interprètes LSF (langue des signes française) en création : Lorette Gervaix, Mélanie Monney

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Avec : François et Christian Grémaud

Le 7, 8, 9, 11, 12, 13 juillet à 12h

Durée : 1h45

La Chartreuse

84000 Villeneuve-lez-Avignon

Réservation : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com

Tournée :

Du 18 au 27 septembre 2026, Théâtre du Rond-Point, Paris

18 et 19 novembre, Le Zef, Marseille

21 novembre, Théâtre du Passage, Neuchâtel, Suisse

24 et 25 novembre, Les 2 Scènes, Scène Nationale de Besançon

Du 3 au 5 décembre, Le Quartz, Scène Nationale de Brest

10 et 11 décembre, Nuithonie, Villars-sur Glane, Suisse