Le « Bertetnasi » : nom vernaculaire donné à un style qui a un pied chez Buster Keaton, un autre chez Raymond Devos. Entre le Bert et le Nasi on navigue de l’humour des Monty Python à la philosophie de Guy Debord, de la blague potache au surréalisme quitte à lasser des spectateurs qui finiront bien par raccrocher les wagons plus tard… ou pas. Car tout est ici affaire de concentration, de présence comme l’annonce le – long – préambule que les comédiens nous servent en guise d’avertissement, « Tonight, tonight, on le sent bien […], ce soir […] c’est parfait […] hier c’était mauvais », une affaire d’endurance aussi face à un commencement qui n’en finit pas, duquel le public aimerait sortir d’une manière ou d’une autre.
Deux comédiens, (Nasi Voutnas l’anglais à la mine sérieuse et au sourire béat, Bertrand Lesca, la grande tige française flegmatique et sûre d’elle) partagent leurs états d’âme avec force répétitions, acquiescements de l’un, surenchérissements de l’autre, une fois, dix fois, cent fois peut-être ponctuant de silence leurs réflexions profondes comme s’ils attendaient que le public s’exprime, partage avec eux ce qu’on fait là, tonight, nos espoirs, nos attentes …. Doit-on répondre ? On tourne en rond avec nos petites pagaies dans un triangle des Bermudes à trois composé du public, de Bert et de Nasi. Multiplié à l’infini avec de subtiles variations, ça devient gouleyant comme un vin de Bourgogne.
Tout d’un coup le spectacle dérape, il va être question d’immenses bacchanales, de spectateurs qui s’enfilent les uns les autres, de diablotins ricaneurs dans les travées, une science de la fiction parfaitement contrôlée. Nasi a cette candeur et cette gravité du tragédien qui déconne. Les compères, débordés par une histoire de malades, semblent bugger. Ils labourent le plateau de fond en comble, s’enroulent au rideau de scène, atterrissent hagards sur un brancard, pour finalement …revenir à leur point de départ, tels deux écoliers assis à leur table de travail « ce soir […] c’est mal, mais hier, hier, c’était bien, vraiment, […] demain ? ». On a une furieuse envie de revenir le lendemain pour voir comment ce sera.
Les yeux et surtout les sourcils de Nasi passent de la surprise, à la colère, de la malice à l’effarement tandis que la carrure rassurante de Bert le propulse en meneur de revue, faussement décontracté ; leur alchimie est musicale.
Un moment aussi léger que conséquent fait de trois fois rien, une table, deux chaises, un rideau qui pendouille et deux artistes en pleine création ici et maintenant, refusant les effets faciles. Ils bousculent les conventions et les attentes du public, influencés autant par le théâtre que la performance, le cabaret ou le stand-up. Leur précédent spectacle, l’Addition, avait été joué à guichets fermés au Montfort à Paris, ne les ratez pas sur Tonight, du grand art !!!

Tonight, écriture et mise en scène de Bertrand Lesca et Nasi Voutsas
Scénographie et costumes : Camille Lemonnier
Création lumière : Nao Nagai
Dramaturgie : Edward Fortes
Regards extérieurs : Tim Etchells, Vlatka Horvat, Kate Yedigaroff
Avec Bertrand Lesca et Nasi Voutsas
Spectacle en anglais surtitré en français
Du 4 au 12 juillet festival off Avignon
Durée 1h05 – À partir de 12 ans
La Manufacture /l’extra
1 route de Montfavet
84 000 Avignon

