La Cité du bonheur, la Cité de la promesse tenue, la Cité de la France autant de noms étranges pour identifier de grands ensembles conçus afin de parquer des citoyens considérés généralement de seconde zone, que ce soit en Algérie ou en France. Nombre d’entre eux ont été conçus par l’architecte Fernand Pouillon, auquel une exposition fut consacrée en 2019 aux Rencontres d’Arles. Salim Djaferi, qui a grandi à Sevran, dans l’une de ces cités en France, découvre l’exposition médusé. Le temps que l’idée fasse son chemin, il produit un premier spectacle Koulounisation, remarqué dans le Off en 2022 (au Théâtre des Doms) et qui a beaucoup tourné depuis, où il interrogeait ses origines sous l’angle du langage dans sa relation avec la vérité, pour à partir de récits familiaux refaire l’histoire de la guerre/ révolution d’Algérie.

Selon les mêmes procédés dramaturgiques, scénographiques et esthétiques que dans ce spectacle précédent, Salim Djaferi engage dans Bâtir, créé peu de temps avant Avignon au Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Kunstenfestivaldesarts), une réflexion globale à partir d’un constat spécifique, tiré de son vécu et de celui de sa famille, depuis l’arrivée de son grand-père d’Algérie : pourquoi ces grands ensembles qui ont tous pour caractéristique d’être séparés de la ville par une grande route sont-ils aujourd’hui habités par une majorité de personnes racisées ?

C’est une démonstration implacable qui est menée, dans un esprit de théâtre documenté (et non documentaire), fouillant dans les archives non seulement pour écrire, mais également pour jouer le spectacle, et dans une démarche très didactique, avec une diction lente, un peu (volontairement) monocorde mais jamais ennuyeuse, s’accompagnant de déplacements incessants sur le plateau, faussement nonchalants, qui dessinent ensemble de manière progressive une démarche éminemment théâtrale. Il y a en effet une vraie dramaturgie qui s’élabore peu à peu, l’air de rien, Salim Djaferi jouant des différentes manières de s’approprier l’espace, en corrélation avec la lecture et l’affichage de décrets, circulaires et retranscription d’entretiens, la manipulation de rideaux délimitant la zone du plateau, comme celle des quartiers resserrant le « carré » ainsi que sa mère qualifie la zone où elle a toujours vécu en changeant pourtant plusieurs fois de logement, passant d’un bidonville du 93, finalement rasé, à une cité de transition, la D11, pour enfin être relogée aux Beudottes, dont deux tours furent récemment détruites avec cérémonie, événement qui donne lieu à une scène désopilante, à partir d’un enregistrement pirate réalisé ce jour-là avec une élue, sur le fond comme sur la forme.

D’abord seul sur scène, armé de deux boîtes d’archives blanches, entouré de grands rideaux clairs, dans la scénographie astucieuse de Justine Bougerol et Silvio Palomo, Salim Djafari, d’abord invisiblement rejoint par (l’excellent) Sasha Martelli déplaçant des structures de simple placoplâtre caractérisant l’évolution de la politique urbaine, s’arrête sur chaque mot pour démêler leurs non-dits, car « les choses qui se font toute seules », il n’y croit pas trop. De fait, ce travail sur le langage, corroboré par le croisement des sources tirées de travaux de chercheurs spécialisés, notamment dans « l’euphémisation de la racialisation dans les politiques urbaines », ce qui est déjà un programme qui en dit long, est d’une efficacité redoutable. Il faut dire que la terminologie employée au fil des décennies, n’est pas simplement innocemment bureaucratique, mais foncièrement ajustée à une politique discriminatoire (au mieux) rampante : politique de contact, zonage fonctionnel, cité de transit, seuil de tolérance, listes, panachages ou quotas selon les origines ethniques des familles. Nulle affabulation ou fiction dans l’alignement des… faits et des décrets, circulaires, rapports de ce que l’on a fini par appeler la Politique de la ville. Bâtir en s’appuyant sur des travaux de recherche en sciences sociales apporte bien en les théâtralisant avec distance et humour, les preuves d’une distribution raciale de l’espace urbain. C’est du théâtre, mais c’est glaçant.



Bâtir de Salim Djaferi

Mise en scène : Salim Djaferi, Clément Papachristou

Écriture : Marie Alié, Salim Djaferi, Clément Papachristou

Documentation et collaboration artistique : Hanna El Fakir

Régie plateau : Sasha Martelli

Dramaturgie : Adeline Rosenstein

Collaboration à la recherche : Janoé Vulbeau

Scénographie : Justine Bougerol, Silvio Palomo

Création lumière et direction technique : Laurie Fouvet

Coach mouvement : Sophie Melis

Création sonore : Maïa Blondeau

Régie plateau et son : Alice Spenlé en collaboration avec Yorrick Detroy, Nicolas Marty

Assistanat mise en scène et coordination artistique : Hanna El Fakir, Skandar Kazan Seckar

Costumes : Silvia Rith Hasenclever

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

Avec : Salim Djaferi, Sasha Martelli

A 18h, jusqu’au 24 juillet

Durée : 1h15

Théâtre Benoit XII

12 rue des Teinturiers

84000 Avignon

Tournée :

Les 15 et 16 janvier 2027, Halles de Schaerbeek, Bruxelles (Belgique)

Du 2 au 4 mars, Comédie de Saint-Étienne

Du 9 au 12 mars, Théâtre de la Croix-Rousse, avec Les Célestins, Théâtre de Lyon

Les 16 et 17 mars, La Machinerie, Vénissieux

Du 23 au 27 mars, Théâtre de Namur (Belgique)

Les 31 mars et 1er avril, Maison de la culture de Tournai (Belgique)

Du 7 au 9 avril, Théâtre Joliette, Marseille

Du 18 au 22 mai, Théâtre Public de Montreuil